Infolettre Juin 2020

Written by florence on mercredi, juin 17th, 2020

Rencontres autour de Bergère des collines, paru aux éditions Corti, dans la collection Biophilia

À la Librairie Ombres blanches à Toulouse, jeudi 2 juillet, à 19 h

Avec l’association Luciole au château de Gaujac, Lézignan-Corbières, samedi 4 juillet, à 17 h

Un petit extrait :

— Est-ce que les agneaux ont eu leur biberon ce matin ? me demande en arrivant Paulin, un bénévole.

J’aime ce moment, quand d’autres que moi vérifient si le travail a été fait et bien fait. Américains, Anglais, Québécois, Allemands, Français, Suisses, ils sont nombreux à avoir partagé notre vie, pour quelques jours ou quelques semaines. Chez tous, j’ai pu observer de petits cernes bleus au matin du deuxième ou troisième jour, témoignant du travail intérieur en cours. À l’arrivée, sourires et enthousiasme sont toujours de mise. La réalité toute crue a tôt fait de les rattraper. Toutes ces bêtes, ces consignes, et cette énergie qui déborde et agite son fouet au-dessus de nos têtes épuisent les corps et bouleversent le rêve, devenu obsolète. Heureusement, au quatrième jour, les visiteurs immergés prennent leurs marques et retrouvent figure normale. En grande forme, ils vont vers le troupeau comme vers un nouvel ami. C’est le moment que je choisis, cinquième ou sixième jour, pour leur déléguer la bergerie.

— Est-ce que tu te sens de faire la bergerie tout(e) seul(e) aujourd’hui ?

On m’a toujours dit oui. Ils ont pris ma voiture ou un vélo, et j’ai suivi à distance le plaisir, le sentiment de responsabilité et la vague de fierté procurés, ainsi que la pincée d’audace que l’expérience leur a demandé.

Au retour :
— Tout s’est bien passé ?
— Oui.
— Tu as pu désinfecter la plaie de 70129 ?
— Oui, elle a eu peur de moi au début, mais je me suis accroupi(e) comme tu m’as dit, et elle m’a laissé la soigner.
— Est-ce que tu as fait un câlin à Ma Copine  ? À Finou ?

Tu as pu ceci, cela… ? Oui, toujours oui. Pas d’oubli fatal possible : les choses fatales, je m’en charge. Quelle lumière s’est allumée sur leurs visages ! Envolés les traits tristes ou éteints, les bénévoles ont toujours une belle mine après quelques jours, sans oublier le hâle de rigueur. La campagne leur fait du bien. Le compagnonnage des bêtes aussi. Mais au dixième jour, rien ne va plus, ils commencent à s’ennuyer. J’ai beau renchérir, prodiguer conseils et humour, Pierre peut s’appliquer en cuisine, ils s’ennuient. Ils ne sont pas là pour les moutons. D’ailleurs sur la trentaine de bénévoles reçus, aucun n’a passé plus d’une journée en garrigue avec le troupeau. La magie se dissout et la nécessaire répétition des tâches ternit l’énergie initiale. C’est fini. Ils partent émus, même les moins expressifs, mais contents de partir, je le sens.

Gregory fait exception à ce tableau. Greg est devenu Gregounet, et moi Mounette, ce qui signifie Maman dans sa bouche. Le jeune homme pèse son quintal et jouait au rugby à l’époque où il était en stage ici. Sa force fut utile bien des fois et j’ai en tête l’image des brebis soulevées sans effort et atterrissant en douceur de l’autre côté de la claie, tout ça en souriant et en plaisantant. De plus, je ne connais personne qui ait une telle capacité à entrer en relation avec les animaux. Darshan, le cheval, venait droit vers lui au pré sans qu’il l’appelle, et collait son chanfrein tout le long de son buste. Greg attrapait la grosse tête à pleins bras et ils restaient ainsi un moment, liés par on ne sait quel échange intense et silencieux. Banzaï le chevreau, dès l’âge de deux jours, s’installait sur ses genoux et s’y s’endormait. Ces scènes, il les multiplie aujourd’hui dans le métier qu’il a choisi, dans un cabinet vétérinaire. Quand Greg a commencé son stage, il ne faisait jamais une phrase complète. Quant à ses écrits, il y manquait le sujet, ou le verbe, ou les deux. Mais il m’a prouvé encore et encore l’existence et la force d’une communication autre, totalement affranchie du langage, que possèdent les animaux et les très jeunes enfants, et sans doute quelques adultes.

Un peu d’éthologie : le point de balance

Avoir un troupeau suppose de manipuler les animaux uns par uns, par petits groupes, ou d’avoir à le conduire tout entier. Cela suppose un ensemble d’interactions physiques et/ou sonores et/ou corporelles. J’ai déjà abordé succinctement ce dernier point et vous ai parlé de Jean-Marie Davoine qui est capable de séparer deux génisses d’un groupe et de les pousser dans un box simplement en fixant leur garrot du regard, les mains dans les poches et sans un mot. J’ai assisté à cette scène et m’y suis essayée. Si j’ai bien réussi à séparer deux jeunes, je ne suis pas parvenue à les mettre dans le box, manquant de pratique et ayant une peur bleue des vaches… qui s’en sont doutées apparemment. Ce regard posé sur le garrot m’a interpellée et je peux le rapprocher de plusieurs faits et observations convergentes.

On appelle « point de balance » l’endroit où le chien de conduite va s’immobiliser en face de vous de l’autre côté du troupeau. C’est l’endroit d’où il pourra s’élancer à droite ou à gauche pour contrôler les animaux s’ils bougent. C’est à dire qu’il est capable d’évaluer cet endroit stratégique.

Avec un cheval, la ligne qui court du garrot (la petite bosse juste à la fin de la crinière) au sol délimite très précisément l’endroit où une pression exercée (humain, chien, autre cheval) va le faire partir vers l’avant ou lui faire faire demi-tour. Avec mon cheval qui circulait en liberté dans le rond de travail, il suffisait que ma demi-jambe passe à l’avant de cette ligne pour qu’il ralentisse ou s’arrête, et qu’elle passe à l’arrière de cette ligne pour qu’il reparte, ceci à condition que mon regard soit fixé sur son garrot. Un véritable point de balance là aussi. Sans doute la façon dont attaquent les prédateurs, sur le dos pour les félins et sur les flancs pour les canidés, est pour quelque chose dans la position de ce point, situé juste à l’avant de ces zones stratégiques. Force est de constater que ce point sensible a pris une valeur à l’intérieur même de l’espèce chevaline et peut-être d’autres espèces : un cheval dominé qui veut se faire accepter va se présenter de lui-même museau vers le garrot du dominant, avec son corps parfaitement perpendiculaire à celui-ci, c’est à dire totalement neutre en terme de pression, ni vers l’avant, ni vers l’arrière. Les vaches dont on regarde fixement le garrot ont-elles elles aussi la perception d’une certaine neutralité ? Qui les empêche de fuir ? Et les fait céder ? Probablement.

Il y a quelques années, j’avais un troupeau de 23 oies, libres sur la ferme. De temps en temps, il fallait bien déplacer cette troupe pour pouvoir passer en véhicule ou les sortir du parc à mouton. Les oies sont d’excellents maîtresses d’école pour qui veut apprendre la discrétion et l’économie dans la conduite d’un troupeau. Surprise : une troupe d’oies a aussi un point de balance, situé aux deux-tiers arrière de son « corps », c’est à dire du paquet qu’elle fait si les distances entre ses membres sont réduites. Alors, il est possible de diriger « l’animal aux 46 pieds palmés». Placée au niveau de ce point de balance, j’avais pris l’habitude d’écarter le bras du côté que je voulais pousser, et d’agiter juste l’index pour exercer la pression sans regarder aucune oie précisément. On dit obéir au doigt et à l’oeil ! Je confirme l’expression.

Nous, humains, connaissons ce point de balance. Si nous devons passer une porte en même temps qu’une autre personne inconnue de nous, il arrive que, par effet de politesse, ou d’impolitesse, un jeu des corps s’ébauche : ils hésitent, avancent et reculent, jusqu’à ce que l’un des deux passe. Ce jeu-là, très rapide, est réglé par la position réciproque des épaules des protagonistes par rapport à la porte sans qu’un regard ait besoin d’être échangé. Et si cela vous est arrivé, vous vous souviendrez que ce n’était pas exactement votre volonté pleine et consciente qui régissait le mouvement de votre corps. C’était la très animale règle du point de balance ! situé comme par hasard à l’aplomb de l’épaule. C’est d’ailleurs parfois un regard échangé et bien humain qui règle le problème, effaçant d’un coup le phénomène plus instinctif qui prévalait.

Pour les brebis prises unes par unes, le point de balance se situe aussi au niveau du garrot. Pour un troupeau, le phénomène est moins clair ou moins précis. Par contre, il est facile avec un chien bien dressé « d’appuyer » au bon endroit sur le ballon de baudruche du troupeau et de le pousser dans la direction voulue du bout de ce doigt canin. Je me souviens même que j’arrivais à placer et à diriger Alpha (ma meilleure chienne) de façon à ce qu’elle ramène quelques brebis égarées et les pousse vers le troupeau avec la bonne vitesse et l’exacte orientation pour que cette petite boule de billard tape dans la partie du troupeau que je souhaitais rabattre sans émouvoir les autres. Un petit soupir nostalgique pour cette période qui, avec les années, a pris un vernis très particulier de perfection et d’expertise envolées.

 

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