Infolettre 11 mai 2020

Written by florence on mercredi, mai 13th, 2020

La quille !

Souhaitons que la liberté retrouvée demain ne sera pas remise en cause prochainement. Je nous le souhaite collectivement, avec beaucoup de sympathie et d’empathie pour les familles restées en appartement. De notre côté, il faut bien avouer que le confinement n’a pas changé grand-chose. L’agnelage s’est déroulé du 17 mars au 5 avril, avec son assignation naturelle à résidence. Depuis, l’attention que demandent les agneaux et le pâturage quotidien, ou la distribution de foin et de luzerne les jours de pluie, nous ont absorbés et maintenus à domicile. Vaste domicile, entre collines et friches vertes ! Cependant, comme l’année dernière, la végétation aidée par des températures bien trop chaudes en février a épiée très tôt et l’appétit des brebis s’en ressentait. Elles devenaient difficiles, jusqu’à ce que nous transhumions la semaine dernière dans les centrales photovoltaïques de la côte. Là, elle mangeront à volonté jusqu’à fin mai. En bergerie, dix brebis retardataires et leurs jeunes rejetons, et les agneaux-biberons. Lundi, c’est la quille pour la bergère ! Finis les bibs, finie la bagarre avec dix agneaux, finie l’appréhension de les réveiller tous à la fois en entrant dans la bergerie et le mouvement de recul quand, hélas, ils la guettaient et lui font une fête agitée à coups de dents et d’onglons pointus qui lui lacèrent les cuisses. Lundi, ils sont assez grands, lundi, c’est la quille !

Bergère des collines en librairie

Bergère des collines est paru le 12 mars aux éditions José Corti, juste avant le confinement. Il est en librairie, et vous pouvez le commander dès lundi s’il n’est pas ou plus disponible. Les libraires ont besoin de nous tous, bien avant les sites de vente en ligne (suivez mon regard).
Yann Arthus-Bertrand a lu Bergère des collines et en a fait l’éloge à plusieurs reprises https://www.franceinter.fr/emissions/la-librairie-francophone/la-librairie-francophone-25-avril-2020. Libération lui a aussi consacré un article ! https://next.liberation.fr/livres/2020/04/15/de-calligraphe-a-bergere-une-reconversion-majuscule_1785329

Le livre est paru dans la collection Biophilia, http://www.jose-corti.fr/collections/biophilia.html la bien nommée. Pouvais-je avoir plus de chance ? quand mon but de toujours est de servir la biodiversité des Corbières grâce au pâturage du troupeau.

Extrait : « Alors oui, je me sens garante de la libre circulation de l’air et du soleil sur quelques deux cents hectares. Onze années plus tard, les mots de M. Poudou, l’apiculteur, résonnent toujours à mes oreilles – adage souterrain et plein d’espoir – m’ordonnant de livrer jour après jour l’âpre combat. L’absence de besoin de reconnaissance fait sans doute la marque de ce qui a vraiment du sens. Ce métier ne me pèse que par son poids matériel. Je n’ai besoin de personne pour lui trouver un intérêt inextinguible. »

Langage corporel : le grand malentendu

L’échange d’informations entre les animaux s’effectue essentiellement par un ensemble d’expressions faciales et de positions relatives des différentes parties du corps. Les messages chimiques et olfactifs sont sans doute très importants dans certaines situations, mais ils nous échappent. Le son est très peu utilisé par les mammifères, sauf dans les situations de rivalité, de marquage du territoire et pour se localiser.

Concernant le visage des chevaux par exemple, la position des oreilles, le froncement des naseaux et le plissement des lèvres donnent un certain nombre d’indications, bien difficiles à imiter pour un humain ! Chez les brebis, seule la position des oreilles, tirées vers l’arrière ou tombantes est expressive. Le chien possède un panel plus large et facilement lisible par les humains, d’autant plus que le chien apprend à nous imiter. Le reste s’exprime et se lit dans l’orientation relative des corps, la hauteur et le mouvement de la queue, la position du cou, et le placement du regard (voir article précédent). Nous, humains, pouvons adapter nos positions corporelles de façon à être lus par les animaux, mais dans une certaine mesure seulement : orientation du corps, épaules basses ou hautes, menton levé ou bas, tête tournée, corps déployé ou recroquevillé…

Les éthologues parviennent à une lecture extrêmement fine de la gestuelle des animaux. Les éleveurs, eux, pratiquent l’art appliqué du vivre-avec, et aboutissent à un compromis parfois correct, parfois plus que moyen, pour conduire et manipuler leur animaux. La visite d’autres élevages confirme parfois l’ampleur des malentendus entre bétail et éleveurs.

Ma pratique, sentimentale et teintée de quelques connaissances en éthologie, m’a amenée à prendre le temps d’expliquer à la troupe ce qui est prévu : sortir de la bergerie, tourner à droite, me suivre, ne pas aller là ou là, en évitant un maximum l’usage du chien. En appelant, en orientant mon corps de telle ou telle façon, en ne les regardant pas dans les yeux quand je les invite à m’emboiter le pas ou quand je veux les attraper. J’ai aussi transposé aux brebis le principe irremplaçable de l’action/non action. Utilisé chez les chevaux, il n’y a aucune raison qu’il ne serve pas à mieux être compris des autres vivants… Il s’agit d’arrêter immédiatement toute pression (talonner à cheval ou pousser des brebis) dès que la réponse est bonne. Exemple : les brebis, averties par un cri bien reconnaissable de la sortie au pâturage, commencent à se diriger vers la porte. Mais, il a plu, il faut marcher dans la boue qu’elles détestent. Le berger va donc pousser les brebis. Dès que le troupeau commence à passer la porte, le berger arrête toute pression, gestes ou chien. Et les brebis, sages animaux en vérité, franchissent la boue, du bout des onglons mais sereinement. Si une brebis bloque tout le monde, une petite poussée, voix, geste ou chien, immédiatement suspendue dès que ça repart. Appliqué à l’ensemble du troupeau et aux animaux pris un par un, ce principe agit comme un baume sur une communication pleine de malentendus entre humains et quadrupèdes. Avec l’habitude, les messages sont de mieux en mieux compris, la confiance s’installe et, apogée éthologique ! les brebis peuvent se tourner vers leur bergère pour la questionner du regard et de la voix : que faut-il faire maintenant ? La moindre erreur devient l’occasion d’une contestation de masse, sonore et inquiète : mais qu’est-ce qui se passe ? On faisait tout comme il faut ! Je me suis excusée bien des fois, et ai regagné leur confiance grâce à ce principe magique.

D’autres sont allés plus loin, comme Jean-Marie Davoine qui a consacré une partie de sa vie professionnelle à ces questions. À l’encontre de tous, il a montré qu’il est possible de séparer et de conduire les animaux sans bruit, sans autre pression qu’un simple regard fixé sur le garrot d’une vache par exemple, et d’ainsi la charger dans un camion sans qu’elle ait peur ou se rebiffe. Sans violence, sans bâton (il existe des bâtons qui délivrent une décharge électrique pour pousser les animaux… horreur !). Démonstration à l’appui, il a ainsi séparé deux velles d’un lot et a pu les enfermer dans un box, les mains dans les poches, les yeux rivés sur leurs garrots. Dans ma bergerie, il a montré comment faire passer les brebis d’un côté à l’autre de la travée en reculant le long du bardage au lieu de marcher vers elles : pas de frayeur, le message est clair, personne ne vous veut du mal, nous venons à reculons, nous ne sommes pas des prédateurs. Dans certaines bergeries, les brebis « grimpent au mur » quand on entre…

Les années passant, il m’est apparu que les animaux ont une capacité d’adaptation très performante. Bien plus que nous, ils sont capables de nous lire et d’intégrer notre façon d’être, et ainsi de s’adapter à un nouveau berger et ses chiens à chaque estive par exemple : nouveaux appels, nouvelles pressions, nouvelles réponses. Du plus brutal au plus calme. Du plus expressif au plus obtus.

Le plus saillant est la finesse des signaux perçus et la réactivité dont nos animaux domestiques font preuve, de l’ordre de la seconde ou moins parfois. Sachant cela, ce serait à nous de travailler sur les messages que nous envoyons et sur notre capacité de lecture, pour toujours plus de compréhension mutuelle, gage de confiance, de sécurité et de fluidité.

 

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