Infolettre, Octobre 2019

Written by florence on lundi, février 17th, 2020

Berger ou éleveur ?

Face aux prédateurs, Patou ou Kangal ?

Les prédateurs en pays Mass​aï​​​​​

Berger ou éleveur ?
La terminologie peut paraître floue. Est-ce le même métier ? Peut-on être les deux ? Quel est le lien entre-eux ? On voit bien le berger : debout, un bâton à la main, une coiffe, béret ou autre, et une ribambelle d’animaux paissant aux alentours. Il sent l’herbe fraîche et peut-être le suint. Rugueux ? Avenant ? Jeune ou vieux ? Au-delà des clichés, le berger est celui, ou celle (les bergères sont de plus en plus nombreuses), qui a la garde du troupeau de brebis ou de chèvres. Cela signifie qu’il va les accompagner toute la journée, leur donner le biais (la direction du jour) et veiller à leur sécurité. C’est aussi lui qui fera les soins nécessaires. Son métier, c’est la gestion de l’herbe (et oui !) et le bien-être des animaux. La gestion de l’herbe, ou plutôt de la ressource pastorale, est une compétence à part entière et primordiale : pas d’herbe, pas de berger, pas de troupeau. Le berger va orienter sa troupe chaque matin vers un quartier dont il connaît la ressource disponible. Il donnera du « net » chaque jour, c’est à dire une zone non encore pâturée, et prendra soin de faire repasser les bêtes sur des parties déjà pâturées. Il pourra aussi accentuer le pâturage sur des zones envahies par des plantes que les brebis aiment moins mais qu’il est nécessaire de regagner… En fin de journée, les bêtes doivent être pleines. C’est son objectif, presque obsessionnel. Le berger est l’homme du terrain, au plus près des besoins quotidiens des animaux.
L’éleveur, lui, est le propriétaire du troupeau. Il peut tout à fait assurer la fonction de berger, ce qui arrive de temps en temps. Ses fonctions sont autres, car il organise la vie du troupeau de façon plus large : choix des béliers, choix de la race, agnelage, cultures le cas échéant. À cela s’ajoute la partie administrative : papiers, finances… toutes choses dont de nombreux bergers ne veulent pas entendre parler. Et c’est peut-être là une des différences fondamentales entre les deux : le berger a besoin d’un quotidien au plus près des bêtes et peu encombré. Il a besoin de solitude et du refuge de la nature, il aime la contemplation, l’espace ouvert devant lui. Son temps est celui de l’instant quand celui de l’éleveur est linéaire et d’anticipation. Une dernière question se pose alors : comment font les bergers-éleveurs ? Ils sont multicompétents ! Car cette double vie leur demande à la fois de savoir s’extraire de la société pour se consacrer à la garde pendant des heures et des mois, et de pouvoir s’attabler devant une paperasse insensée avec application ou de passer autant de coups de fil que nécessaire pour obtenir un document ou une information… ils oscillent entre berger sauvage et éleveur civilisé pourrait-on résumer. Cette vision à peine caricaturale montre, je l’espère, la grande difficulté qui attend ceux qui s’installent et entreprennent de « monter leur troupeau » en zone pastorale. La passion doit prévaloir ! Qui permet de passer d’un mode de fonctionnement à un autre en travaillant plus d’heures que de raison.

Face aux prédateurs, Patou ou Kangal ?
Parmi les difficultés qui attendent peut-être les nouveaux bergers​ et/ou ​éleveurs, la prédation a une place de choix. Elle est un réel problème, qu’elle provienne des chiens divaguants ou des grands prédateurs. On attribue à ces derniers pas moins de 12000 brebis tuées par an, en estive principalement, mais pas seulement. Je n’exposerai pas ici la complexité de la question que nos 700 grands prédateurs nous posent (500 loups, 50 ours, 150 lynx en France actuellement). J’y reviendrai prochainement car c’est un sujet sensible à bien des é​gards, qui a de quoi passionner l’éleveuse écolo que je suis. Disons que de nombreuses contradictions s’y rencontrent, ce qui en fait une sujet ​difficile à épuiser, qui promet rencontres et surprises.
Ceux qui suivent l’aventure des Belles Garrigues savent que nous avons des Patous (appelés aussi Montagne des Pyrénées, semblables à Belle, dans le livre Belle et Sébastien), qui protègent nos animaux des chiens divaguants et des voleurs. Les Patous avaient quasiment disparu des Pyrénées avec la raréfaction des ours bruns. Mais, le retour des loups et la réintroduction d’ours a bousculé la tranquilité des troupeaux et les ​chiens de protection ont été à nouveau nécessaires. Dans les Alpes, le Berger des Abruzzes, assez proche du Patou, a aussi été remis au goût du jour. Après des années de très bons et de moins bons services, certains éleveurs se sont tournés vers une autre race : le Kangal ou Berger d’Anatolie. Originaires de Turquie, ces chiens ont ​e​u affaire aux loups sans discontinuité​,​ contrairement aux nôtres. De robe « jaune » et de museau noir comme les Bergers Belges, ils sont imposants et hauts sur patte : les mâles pèsent jusqu’à 75 kg. On leur pose traditionnellement des colliers à pointes.

Berger Kangal — Wikipédia

Des reproducteurs ont donc été importés et de nombreux éleveurs achètent des Kangals pour protéger leur troupeau. Ils sont mis en place de la même façon que les Patous : nés en bergerie, ils mettent leur instinct de protection au service de leur famille élargie, dont les brebis ou les chèvres font partie.Sont-ils meilleurs que les Patous ? Il est sans doute un peu tôt pour le dire, même si de nombreux éleveurs ne jurent plus que par eux. Effet de mode ou nécessité de trouver d’autres races pour protéger nos troupeaux ? En cherchant un peu on découvre que presque tous les pays d’Eurasie pratiquant le pastoralisme ont leur race de chiens de protection, toujours plus impressionnants. La progression du nombre de grands prédateurs et d’attaques en France nous ramène à de très vieilles problématiques, dont ces races sont le produit et le témoin.
Cependant, les chiens de protection ont leurs limites. Des photos ont circulé cet été montrant des Kangals blessés par des loups… Des patous aussi se sont fait tuer par les loups depuis des années. Et aujourd’hui il paraît très difficile d’enrayer la progression du nombre d’attaques. Pour y voir plus clair, je prépare un voyage dans un pays où les pasteurs n’ont pas de chiens de protection : le Kenya.

Les prédateurs en pays Massaï
Fascinée par l’idée que les pasteurs Massaï déambulent à pied sans fusils et sans chiens dans les zones où habitent lions, hyènes et guépards, je veux aller voir de près comment ils font. Mon hypothèse est qu​’ils possèdent de nombreuses habitudes et façons de prévoir et de déjouer les attaques, et peut-être même (sûrement) d’être en relation avec ces animaux plutôt terrifiants. La cohabitation n’est pas totalement pacifique et la prédation existe aussi bien entendu​, avec son lot de morts des deux côtés​. Mon projet est d’aller constater sur place leurs façons d’interagir avec les fauves et de maintenir une équilibre supposé vivable grâce à un savoir ancien et rôdé.
Le départ est prévu le 1er décembre, pour deux petites semaines. Après avoir passé plusieurs jours avec une famille et son troupeau (pâturage quotidien, traite matin et soir…) je pars ​rencontrer différents pasteurs dans différents villages afin d’essayer de saisir savoir-faire et savoir-être qui permettent la cohabitation entre fauves et troupeaux.
Au retour, je ne manquerai pas de vous faire part de mes ​impressions et ​conclusions…

 

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