infolettre août 2018 : Gagner la montagne !

Written by florence on vendredi, novembre 23rd, 2018

Gagner la montagne !

Le 29 juin, les brebis et les agnelles montaient sagement dans un camion. Quelques heures après, elles étaient à Dorres, près de Font-Romeu dans les Pyrénées Orientales. Mélangées à d’autres troupeaux, elles ont ensuite gagné à pied l’estive où elles passent plusieurs mois en liberté – surveillée – dans l’herbe verte.

Trois semaines plus tard, je rejoins le troupeau pour quelques jours. Le samedi, nous regroupons les 800 brebis dans un vaste et solide enclos pour les soins. Echtyma podal, gros-pied, abcès, panari, piétin, le pied est le talon d’Achille de la brebis, surtout en montagne. C’est parfois impressionnant, il faut tailler profond dans les onglons pour crever l’abcès ou éliminer la corne pourrie.

Cette année se présente bien, il y a vraiment peu de brebis touchées.

Puis le troupeau est libéré et nous courons presque devant pour assaler : mettre du sel sur de grandes pierres plates près de la cabane. À grands moulinets de bâtons, nous chassons les vaches et les juments qui aimeraient bien du sel elles aussi. Les patous aboient, les cloches battent à tue-tête, les dernières brebis arrivent enfin, les premières commencent à monter derrière les pins. Nous déjeunons à 2000 m d’altitude, il fait frais, quelques nuages d’orage se forment au-dessus de l’Espagne proche. L’herbe a poussé tardivement et de grands névés s’attardent tapis dans deux combes face au sud, mais ça y est, l’été est arrivé et le pâturage est prometteur.

L’après-midi est occupée à rejoindre la cabane du haut au pas tranquille des bêtes.

Deux gypaètes barbus nous survolent un moment avec leurs presque trois mètres d’envergure. L’oiseau est rare et j’en suis toute retournée.

Le lendemain matin, je me réveille après le berger. Le vent a soufflé toute la nuit et, à peine plus calme, il glisse le long des pentes, griffe en sifflant les roches levées qui parsèment ça et là le plateau. Il fait frais à 2500 m d’altitude. Sur l’étang, de petites vaguelettes clapotent en rigolant. Un son diffus de cloches ruisselle autour de la cabane. Le soleil m’éblouit, le site est majestueux. De petits sifflements, des oiseaux se signalent. Je reconnais un traquet motteux, un autre me semble être un accenteur mouchet. Assise entre deux pierres froides, j’admire ce tapis au ras du sol que le vent et le froid ont façonné. Des bruyères, des rhododendrons, des genévriers rampent et épousent au plus près roches et ondulations. Des gentianes, des campanules, et bien d’autres, discrètes, héroïques, jaillissent du feutre roide et enluminent la prairie d’altitude. Des papillons, des fourmis, un têtard, des mouches, la petite faune se réchauffe au soleil qui monte enfin. On vit ici une économie de trêve, avant le froid, avant l’hiver, avant le désordre du mauvais temps qui peut surgir à n’importe quel moment. D’ailleurs la météo annonce des orages et peut-être de la grêle pour ce soir.

Une marmotte siffle, je la trouve facilement aux jumelles. Tapie sur une longue pierre plate ; solide et charnue ! Je m’amuse de son gros nez et de ses yeux à ras du sommet du crane, très plat, spécificité que l’évolution a modelé pour qu’en affleurant à peine de son terrier la marmotte puisse apprécier le danger avant la sortie.

Plus loin, l’estive se découvre complètement, elle forme un immense replat qui se perd à l’ouest, au-dessus de Porta. Le berger m’a expliqué : — Elles vont s’avancer jusqu’au bout du plateau, trouver la clôture qui leur fera faire demi-tour, puis elles vont chaumer là, au-dessus du pierrier. La chaume, c’est le lieu du repos, pour dormir et ruminer. Les brebis adorent chaumer sous une crête ou un rebond de terrain.

Pour le moment elles mangent, débonnaires, éparpillées. Aux jumelles, je cherche la marque verte de mes bêtes. Voici Clochette et son collier rouge. Voici Blandine et sa large cicatrice sur le dos. En voici d’autres, Mérinos, Lacaune ou Rouge du Roussillon. Les ventres sont pleins, le soleil et le vent font tourbillonner une vitalité légère. Elles qui marchent sagement tout l’hiver derrière Jérôme sont ici capables de s’orienter et de se nourrir, de se mettre à l’abri des intempéries sur les 2000 ha de l’estive, le tout en surveillant leur agneau. Elles en savent plus que je ne crois.

Je discute un peu avec le berger qui vient de me rejoindre. Il y a un loup sur la montagne. Il est seul heureusement, et fait peu de dégâts, plutôt sur les bêtes isolées, vieilles ou malades. L’année dernière, un ours a traversé l’estive le 14 ou le 15 août, sans faire de problème. Il y a quatre Patous bien décidés avec nos brebis. Il faut croiser les doigts.

Le lendemain, il faut déjà descendre… quitter l’amie terrible : la montagne, ses beautés et ses dangers. Une bise au berger, je reviens dans deux semaines pour compter les bêtes, soigner et prendre un grand bol d’air pur.

 

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