Infolettre n° 35, novembre 2017

Written by florence on dimanche, mars 25th, 2018

L’éco-pâturage

La pluie non plus

Quelques nouvelles de la forêt tropicale

L’éco-pâturage

Depuis deux ans, le troupeau pâture au printemps dans des parcs photovoltaïques. La convergence d’intérêt est nette : les gestionnaires des parcs profitent d’un débroussaillage naturel et améliorent leur image au passage. Nous, nous profitons de parcs fermés et surveillés au moment où les brebis ont leurs agneaux. Dans les parcs elles peuvent manger à volonté et quand elles le veulent, ce qui n’est pas le cas en gardiennage. De plus, les panneaux fournissent ombre et protection contre la pluie.

Cette synergie me paraît vertueuse. Les parcs sont habités par de nombreux animaux comme nous pouvons le constater régulièrement. Avec la présence des brebis, les insectes sont favorisés, et de fait, une partie des oiseaux insectivores. Malgré le caractère industriel de ces équipements, il est évident qu’ils servent de « réserve » à une partie de la biodiversité.

Cette constatation ne plaira pas à tous, cependant je maintiens que l’implantation de parcs photovoltaïques dans certaines zones bien choisies, (sûrement pas des zones à enjeux naturels forts type garrigue ouverte dans notre région ou des zones à forte identité paysagère) et à condition qu’elle soit alliée à la production ovine ou caprine (ou autres animaux pâturant, dont les canards et les oies font partie), pourrait être envisagée de façon plus systématique.

Aujourd’hui, en cas de terres non utilisées, la priorité va à l’agriculture. Pourtant, je préfère un parc solaire entretenu par des brebis qu’une remise en culture de type conventionnelle avec son charroi de pesticides et de pollution de l’eau et des sols… Pourquoi ne pas allier l’agriculture à l’énergie verte ? Et rendre doublement productives des terres à faible rendement ?

Il me semble également préférable du point de vue écologique de voir un parc photovoltaïque remplacer une décharges d’immondices, une friche industrielle vacante voire même une jeune plantation de résineux (Pin maritime ou Sapin de Douglas).

Derrière ces aspects parfois techniques, il y a deux véritables questions, qui restent ouvertes :

Quel usage des terres voulons-nous ?

Quelle énergie voulons-nous ?

La pluie non plus

Les brebis sont descendues de la montagne mi-octobre. Un lundi nous avons «ramassé» les 800 brebis, et en une petite journée de marche les avons descendues à la bergerie du Belloc. Là, nous les avons «triées» afin de séparer les troupeaux des différents propriétaires. Le dernier soir est un moment de fête, pour remercier le berger qui a fait la saison, pour préparer l’estive de l’année prochaine, pour resserrer ces liens indicibles qui soudent les bergers. On ne parle que de brebis, de chiens, de pâturages, de montagnes, de ceux qu’on connaît en commun, de races et de transhumances, comme d’habitude. L’essentiel est ailleurs, dans ce que nous partageons et qui n’a pas de nom. Nos bêtes transhumantes sont à part, et nous aussi appartenons à une autre race, qui se nourrit d’espace, de solitude, et de l’énergie souterraine des bêtes, insatiable et inépuisable. Et quand on se salue, on a refait le plein de quelque chose d’autre, qui nous donne de l’allant pour les temps à venir, pleins de difficultés de toutes façons.

Au matin, les brebis des Belles Garrigues sont montées dans un camion et quelques heures plus tard nous étions de retour dans nos Corbières, laissant derrière nous une montagne prématurément sèche. Il a fait sec. Les chiffres sont là : le président du groupement pastoral est installé depuis 30 ans. D’habitude, il fait entre 180 et 210 round-balls de foin. Cette année : 11 ! Même à la montagne ça va mal.

Nous avons filé directement en garrigue, hypothéquant les pâturages d’hiver mais n’ayant rien d’autre à nous mettre sous la dent. Heureusement, une pluie providentielle est tombée (50 mm en une seule fois, pas plus) et depuis une dizaine de jours, nous profitons enfin de la précieuse repousse d’automne, particulièrement tardive mais aidée par des températures suffisamment clémentes : encore au moins trois semaines d’herbe. Ouf ! Je nous voyais parties pour un hiver que nous aurions fini en bergerie faute de pâturage. Il n’est pas encore certain que nous fassions la jointure avec l’herbe de printemps, mais l’essentiel paraît sauvé. C’est d’autant plus crucial que les éleveurs se ruent sur le foin et qu’il devient difficile d’en trouver. Heureusement, Bernard, le fournisseur officiel des Belles Garrigues, a prévu et mis au hangar une bonne partie du foin dont nous aurons besoin pour les mauvais jours d’hiver et pendant l’agnelage. Re-ouf !

En attendant, désordre climatique temporaire ou chronique, nous découvrons toujours plus brutalement… que la pluie ne s’achète pas ! Le climat s’impose à nous, aussi sûrement que la succession du jour et de la nuit.

Une telle tendance, si elle se confirme, aura rapidement, a déjà, des répercussions sur l’agriculture certes, mais aussi sur la vie courante. Que faire ? Le problème est à l’échelle de la planète…

Une chose est sûre, les systèmes les plus souples, les moins dépendants de l’industrie agricole, les moins consommateurs d’intrants, seront les plus résilients. Vive la Bio, vive le pastoralisme, vive la permaculture qui assure une gestion intelligente de l’eau… Et vive les arbres, les haies, l’agroforesterie.

Quelques nouvelles de la forêt

Petits extraits d’une expérience d’écovolontariat à Bornéo, dans un refuge pour la faune sauvage où vivent surtout des animaux orphelins

Pour notre première matinée, c’est Sylvia, vétérinaire gréco-hongroise bénévole, qui nous aidera à fabriquer ces enrichments, enrichissements en français, qui sont des jouets ou activités enrichissantes pour le quotidien des animaux. Les orangs-outans, les singes et les ours ont droit à ces jouets, sacs de jute ou tronçons de bananiers où sont cachés des graines et autres gourmandises, le tout mêlé à des feuilles sèches, des bouts de tissus, du papier journal… Toutes choses faites pour éveiller la curiosité des animaux, les obliger à chercher, trier, dénouer même pour les orangs-outans, et les distraire de leur ennui. Les animaux ne se dépensent pas assez et sont trop gras, il faut mettre vraiment peu de graines par sac, environ dix cacahuètes, dix graines de tournesol, un peu de beurre d’arachide, pas plus. Les orangs-outans peuvent passer plusieurs heures par jour à manipuler leurs enrichissements réduits en petits bouts à force de tripotage. Ça ou passer des heures à regarder dans le vide et à déprimer.

Il y a des dizaines d’animaux ici, et il en arrive toutes les semaines. Les volontaires sont là pour ça, pour participer à rendre meilleure la vie des animaux privés de forêt et cloitrés. Quand il n’y a pas de volontaires, ce sont des salariés qui confectionnent les petits sacs. Certaines ONG refusent tout artifice supplémentaire pour leurs pensionnaires sous le prétexte que ces animaux doivent rester le plus proche possible de l’état sauvage. Je m’insurge encore une fois. Qu’est-ce que l’état sauvage ? Quel animal sauvage est-on quand on n’a pas été élevé par sa mère sauvage ? Quand on vit dans une cage pour toujours ?

Ils sont tristes et touchants ces objets-macramé voués à la destruction, avec leurs grosses coutures de fil blanc sur cette jute odorante où les lettres noires ou brunes annoncent encore leur pays d’origine, Inde, Gabon… À confectionner ces petits sacs et à compter les graines une à une, j’ai l’impression de fabriquer de minuscules pansements pour une plaie immense, à la dimension de deux pays, la Malaisie et l’Indonésie.

Sylvia nous propose une balade en forêt pour la fin de matinée. Elle n’a guère de répit depuis qu’elle travaille ici, cet intermède semble bienvenu. Elle nous parle de trois orangs-outans qui vivent en liberté par ici. Elle ajoute que la femelle vient de mettre bas et qu’elle risque être agressive. Ce n’est pas pour moi ce genre de jeu, je n’ai aucune idée du degré de dangerosité de ces animaux et de la conduite à tenir, à part la fuite. Arrivées à un très bel arbre à la base large et majestueuse, je décide que c’est ici que je m’arrête et que j’écris. Elles vont faire un tour un peu plus loin. Parfait.

Seule ! Que j’aime être assise par terre appuyée à cet arbre accueillant dont le pied se déploie en larges franges plissées qui font des alcôves comme autant de fauteuils où caler son dos, ses coudes, ses genoux. J’ai pris soin de vérifier l’absence de fourmis et de serpents et peux me laisser aller à l’une de ces léthargies que j’affectionne, quand rien n’est à faire, quand il s’agit juste d’attendre et éventuellement d’écrire. La forêt bruit doucement, moite, toute striée de chants d’insectes, tranquille dans son expansion invisible. Une colline lance la végétation encore plus haut devant moi, le dôme magique des sensations anesthésie mes sens aux aguets, cela dure des minutes, je peux appuyer ma tête au fût mat, à l’écorce sèche, et fermer les yeux.


Des borborygmes, des voix d’hommes s’approchent. Des visiteurs ? Non, ce sont Sylvia et Lucie dont les voix déformées par la chaleur et la vapeur d’eau m’apparaissent masculines. Un petit échange, elles repartent vers un autre sentier.

Dans la forêt devant moi

maintenant

un battement guttural à mi-hauteur… qui s’arrête

deux forts craquements dans la même direction, plus près de moi

si ce sont les orangs-outans… cassées les branches

silence surtout


rien n’arrive, rien ne se passe

il ne se passe rien


toujours rien dans le silence revenu, scruté avec acuité


Ces heures-là comptent plus que d’autres, le temps se distend en secondes intenses, le présent est plus tangible que jamais, ce sera un moment décisif peut-être, dangereux peut-être, extraordinaire peut-être. Le silence de la forêt retentit de ses cliquetis normaux, de ses feuilles frottées, rien n’écorche mieux le silence que la peur.


Mais rien n’apparaîtra, seules deux grosses voix brouillées m’indiquent que les amies reviennent, car il est l’heure d’aller se restaurer.

à suivre…

 

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