Infolettre n° 34, juin 2017

Written by florence on dimanche, mars 25th, 2018

La « souche

Solitude, résurrection et métissage

Un nouveau métier pour nos brebis : l’éco-pâturage

La « souche »

Les brebis de souche sont les brebis qui correspondent aux desiderata de l’éleveur. La souche se « fabrique » à coup de sélection des agnelles, des brebis et des béliers par l’éleveur, mais aussi par le milieu qui favorise ou défavorise certaines particularités chez chaque animal. Il faut plusieurs générations pour que la « souche » se manifeste de façon évidente. Le troupeau des brebis Lacaune des Belles Garrigues n’est pas homogène, mais je peux considérer qu’une certaine « souche » se façonne ici. J’ai sélectionné depuis le début des béliers bien conformés et bien lainés afin d’avoir de beaux agneaux et de la laine « jusque sous le ventre », pour bien protéger les mères du froid d’hiver. J’ai longtemps gardé les agnelles issues de mères qui faisaient deux agneaux, et très laitières. Ces deux caractères se transmettent plutôt bien à la descendance. Cependant, j’ai toujours pris soin de garder aussi des agnelles « simples », afin d’avoir des mères susceptibles d’adopter des agneaux orphelins ou surnuméraires. J’ai systématiquement écarté les agnelles nées « triples », voire plus, pour éviter les agneaux à biberonner par la suite.

Par ailleurs, la taille des brebis a diminué depuis le troupeau originel d’il y a neuf ans. Mes Lacaune sont plus petites… la nourriture leur a manqué lors de leur premier été en garrigue, au moment où elles devaient grandir. Cette privation estivale a le mérite de les habituer très tôt à la rude végétation du pays. Elles rattrapent partiellement ce retard de croissance de façon spectaculaire au printemps suivant, mais leur taille adulte va diminuant. Cette relative « nanification » de la race est une adaptation de nos brebis à la conduite que nous donnons au troupeau dans ce pays exigeant. Maintenant que nous partons à la montagne en été, il y a fort à parier que les agnelles vont grandir normalement et peut-être retrouver un format plus conforme au standard de la race.

La « souche » ne correspond pas seulement à l’apparence physique des brebis. La conduite du berger, la plus douce possible en ce qui nous concerne, modèle le comportement des mères, qui s’imprime aux agnelles. Le tout fait un troupeau facile à manipuler. Pour les mêmes raisons, j’écarte les agnelles nées de mères trop brutales ou peu maternelles. De même, la « brebis sauteuse » celle qui immanquablement saute dans le lot d’à côté, et y mange trop de grain ou de luzerne, quand elle n’en meure pas, ne verra pas sa descendance grandir non plus… trop d’inconvénient à ce comportement ! S’il n’est pas génétique, il est cependant imité par les agneaux et fabrique des animaux ingérables.

En conclusion, la souche qui apparaît au fur et à mesure est celle d’une brebis bien lainée, pas très grande, bien conformée, qui fait un ou deux agneaux et beaucoup de lait, très maternelle et douce de comportement, sans vice de bergerie… Le plaisir de l’éleveur peut être de constater qu’année après année, les brebis ressemblent de plus en plus à sa brebis idéale… Tout cela tend à homogénéiser le troupeau, mais il y a loin avant de rendre les brebis identiques, et heureusement.

Dans notre cas, il se passe désormais tout l’inverse (voir infolettre précédente). Le mélange de Lacaune, de Rouge du Roussillon et de Mérinos, le fait que des béliers Caussenards des garrigues aient lutté certaines mères, fait que nous avons maintenant un « troupeau Benetton », multicolore, multiforme, ce qui me plaît beaucoup. J’ai décidé de m’en tenir aux béliers Mérinos, et il faudra des années avant que le troupeau retrouve une certaine forme officielle, qu’apparaisse une certaine « souche ». En attendant, ce troupeau Benetton a peuplé la bergerie d’agneaux de toutes les couleurs. Tous les croisements sont présents et du plus blanc au plus sombre, de la laine la plus rase à la plus frisée, tout y est. C’est particulièrement réussi quand le troupeau rentre en fin de journée, que le soleil glisse ses rayons sur les jeunes toisons et fait miroiter ces couleurs contrastées…

Solitude et résurrection

Pour des raisons un peu longues à expliquer, l’agnelage s’est étalé sur presque quatre mois au lieu d’un seul cette année. Quand les premières agnelles mérinos naissaient le 2 janvier, les derniers agneaux naissaient le 24 avril… tout ça pour seulement 130 agneaux ! L’année prochaine ça ira mieux ! Comme chaque année l’agnelage a apporté ses lots de difficultés et de bonheur. En voici deux extraits :

Huit heures du matin, je vois avec plaisir la brebis 90047 s’isoler, se préparer. C’est sa dernière mise-bas, ensuite c’est la retraite. Une heure après, elle a fait un bel agneau, qui tête déjà. Vers midi, je remarque qu’elle se tient toujours debout, qu’elle n’a pas mangé. Il y a un problème. En effet, il reste un agneau… s’il ne sort pas seul, c’est qu’il est coincé, ou mort. Gant de fouille et huile d’olive pour lubrifier, je couche la brebis et fouille le ventre tendu. Elle est encore dilatée heureusement. Il y a bien deux pattes, mais pas de tête… où est-elle ? Je suis du bout des doigts avec difficulté la base du cou avec l’intention de trouver les oreilles. Mais que cet agneau est loin ! Et mes mouvements déclenchent des contractions qui arrêtent la circulation sanguine dans mon bras. C’est douloureux et je dois stopper la fouille à cinq ou six reprises. Ne pouvant pas trouver la tête, j’essaie de faire progresser le corps de l’agneau vers la sortie, mais sans succès. Enfin, à force de patience, je comprends que la tête est entre les jambes de l’agneau et le menton tourné vers l’extérieur. Il s’agit maintenant de la « décrocher » et de l’amener dans le bon axe. Seulement dans quel sens faut-il tourner ? Je suis essoufflée, mon bras est meurtri par la compression, impressionnante. Mes doigts sont engourdis, il faut les agiter un bon moment avant de retrouver une motricité normale.

Grand moment de solitude. Qui appeler ? Dimanche midi… tout le monde se prépare à passer à table. Qui pourrait m’aider ? Personne. Les amis bergers ont des mains plus grosses que les miennes. Quelques encouragements aideraient bien sûr. Je décide de me les auto-prodiguer, la situation est connue : il faut sauver la mère, si possible sauver l’agneau. Être calme. Respirer. Réussir. Quoi d’autre ?

Recommencer. 90047 se relève sans cesse. Pour moi c’est plus facile si elle est couchée. Je révise mes prises de judo les plus douces… Fouiller encore. Je tourne la tête dans un sens et tire sur les pattes antérieures, dont les articulations craquent sous mes doigts. C’est pire qu’avant, rien ne bouge. Ce doit être le mauvais sens. À ce stade, je me dis que s’il est encore vivant c’est un miracle. Je tourne la tête dans l’autre sens. Après deux tentatives infructueuses, le museau vient enfin se placer contre les pattes avant. Par petits mouvements je suscite le glissement de l’agneau jusqu’au col, où il passe sans plus d’encombres, on ne peut être plus dilaté. Je réceptionne l’agneau sur la paille, attends, prends le pouls, et souris, il est vivant. La mère, épuisée, le lèche. Il apprécie et soulève sa tête toujours de guingois. Il est sauvé.

Je m’assieds dans la paille, rompue comme si je m’étais battue. Une demi-heure de combat ! Demain, quelques courbatures sans doute… le prix de l’effort et de la satisfaction.

Ce n’est pas le première fois qu’un agneau grandit dans un fond de matrice et s’y enroule dans une mauvaise position. La dernière fois, l’agnelle était restée « tordue » et avait du mal à ouvrir la bouche, la mâchoire était déformée. Une autre fois, l’agneau était mort-né.

Mais celui-ci est debout en vingt minutes et son torticolis ne durera que quelques jours pendant lesquels il aura besoin d’aide pour attraper la mamelle. C’est d’ailleurs une jolie femelle, qui restera à la maison.

Autre naissance :

Une brebis a mis bas loin du berger en plein hiver, un jour de vent froid. Je vais en voiture chercher la mère et le petit, réfrigéré. Il est de petite taille… peu d’espoir. Une fois en bergerie, je trais le colostrum maternel et sonde l’agneau. Cette manœuvre plus impressionnante que difficile consiste à faire passer un tuyau dans l’oesophage de l’agneau jusqu’à la caillette et de verser ainsi le lait chaud directement dans le ventre de l’animal incapable de téter. Pour savoir si on est dans « le bon tuyau », on met l’oreille au bout de la sonde : il faut entendre des gargouillis… Je sonde donc l’agneau minuscule et le couvre de paille pour qu’il se réchauffe. La mère est très inquiète et même déchaînée. À grands coups de patte, elle essaie de stimuler cet agneau inerte étalé par terre et je fabrique une petite case où elle le voit sans pouvoir le martyriser, ce qui ne manquerait pas de l’achever rapidement. Maintenant c’est quitte ou double.

Une heure après, il est toujours vivant, son corps s’est réchauffé et je le sonde donc à nouveau, puis deux heures après, puis encore une fois dans la nuit. Le lendemain matin il est debout. C’est une véritable résurrection ! S’ensuivent quelques jours de biberons où il faut traire la mère prévenante mais trop brutale. Puis un jour l’agnelle est assez forte pour téter seule, mais elle a un problème de locomotion, ce qui explique peut-être pourquoi elle ne s’est pas levée pour téter dès sa naissance. Il faudra encore une semaine avant que nous puissions les laisser ensemble. Elles rejoindront la troupe et la garrigue au bout d’un mois environ.

Jérôme le berger aimerait bien que nous gardions cette agnelle douée pour les caresses, un peu handicapée du train arrière et qui se fait pipi dessus… Oui, bien sûr, elle restera avec nous… encore une bestiole pas carrée qu’il faudra protéger un peu plus que les autres. Mais on ne se refait pas.

Un nouveau métier pour nos brebis : l’éco-pâturage

C’est un terme qu’on voit fleurir dans la presse régulièrement. Il s’agit tout simplement de remplacer les machines par des troupeaux pour débroussailler ou tondre. Nous avons commencé l’année dernière à pâturer sous des panneaux photovoltaïques pour une société qui a le souci d’une cohérence écologique plus large. Pour une autre société, nous faisons pâturer les chèvres dans un vaste parc où elles ont pour mission de réguler la pousse du chêne-kermès au service de l’ouverture du milieu, favorable à tout un cortège d’espèces animales et végétales. Lors d’une récente visite, un bruant ortolan y chantait… tout un symbole pour cette garrigue initialement pauvre et fermée. Ces pâturages différents nous permettent de poursuivre le sens et l’intérêt que nous donnons à la présence des troupeaux dans ce milieu méditerranéen qui en manque tant (voir infolettre précédente). Cette activité fera l’objet d’articles plus précis bientôt.

 

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