Infolettre n° 33, février 2017

Written by florence on mercredi, juin 18th, 2014

Ma Copine et les autres

Une brebis à boutons

Les verts pâturages des Tropiques.

 

Ma Copine et les autres

Ma Copine, c’est son nom, est la brebis 90091. Elle est arrivée en janvier 2009 à la ferme, elle avait alors quatre mois, et fait partie des anciennes. Depuis deux ans déjà, Ma Copine est amaigrie, mais résiste, bon pied, bon œil, et a « fait sa montagne » cet été. Comme beaucoup de vieilles brebis, elle est chiqueuse : les molaires des herbivores poussent de façon continue, et c’est la rumination qui les arase au fur et à mesure (chez les ruminants ; pour les chevaux, la simple mastication suffit). Ce mouvement de rumination, effectué des milliers de fois par jour est dissymétrique et finit souvent par créer une usure imparfaite de la « table » de rumination. On voit alors apparaître une « dent de loup », c’est à dire une crête qui n’est pas arasée, et qui blesse la partie interne de la joue. La brebis, ou la chèvre, protège cette plaie en y laissant une chique d’herbe, chique qui se voit bien et est toujours mauvais signe. J’ai bien essayé une fois de râper cette dent, mais l’émail est évidemment très dur et la bouche des brebis très étroite. Impossible. Payer un vétérinaire ? Quelque soit l’affection que je peux porter à une brebis, c’est un choix que je ne fais pas. Trop cher ! Trop de brebis ! Ma Copine est choyée cependant, elle évolue dans le lot des futures mères et a donc droit à une alimention plus riche que les autres brebis vides.

Hier matin, accroupie près de Ma Copine : je caresse ses joues, la petite fosse derrière les oreilles, le creux entre les ganaches, la base du cou, elle adore, voilà des années que nous goûtons ce petit rendez-vous régulier. Elle approche sa tête et nous voilà joue à joue, quelle douceur et quelle odeur adorable, ce mélange de laine, d’herbe et de garrigue. Il faut en profiter, Ma Copine n’arrivera pas à l’été, peut-être pas au printemps. Ses orbites se creusent de façon caractéristique, ses côtes aussi. Sans rumination de bonne qualité, pas de brebis, quelle que soit la quantité de nourriture ingérée.

La mort rôde toujours dans un élevage, provoquée ou naturelle. Isba la belle chienne Patou nous a quitté il y a trois semaines, en moins de vingt-quatre heures. Des agneaux faibles nés en pleine vague de froid n’ont pas survécu, et d’autres suivront. Toutes ces morts pèsent leur poids au bout du compte. Heureusement, les chevreaux de Maman Rose (trop vieille pour faire deux chevreaux et du lait) pètent le feu et viennent chercher leur biberons avec entrain, et ce n’est rien comparé à l’enfer de vitalité qui explose dans la chèvrerie où quinze chevreaux participent à la traite tous les matins, se servant de ma nuque comme perchoir, de mon dos comme piste de ski, de mes genoux comme canapés, de mes avants-bras comme balançoires, de mon pantalon comme os à ronger, et mes cheveux : de la barbapapa. Ouf ! Quand je sors de là, pas de doute la vie est bien là, c’est un beau métier, un peu fatiguant, parfois triste, mais payé de récompenses étonnantes.

Une brebis à boutons

La manipulation constante que nous avons des bêtes, surtout en période d’agnelage, est pleine d’enseignements. Un des plus étonnants fut celui de trouver les « boutons » qui actionnent certains comportements de la brebis : pour une mère rétive qui ne veut pas qu’on lui touche le pis, il suffit de caresser le ventre en avant des mamelles et la voilà qui présente son pis dans un mouvement de demi-accroupissement. C’est particulièrement commode quand il s’agit de faire téter un agneau un peu mou et que la mère est primipare, ou pour décider une chèvre à se laisser traire. Autre bouton : pour faire lever une brebis couchée, inutile de la soulever à moitié. Une invitation par tapotement du pied sur son dos, de part et d’autre de la colonne vertébrale, la fera lever la plupart du temps sans la secouer et sans se faire mal au dos. Pour faire avancer une brebis, il suffit souvent de lui serrer la base de la queue, sans douleur. Mais le plus étonnant, nous l’avons vécu en formation en décembre. Le groupe d’éleveurs Empreinte dont je fais partie a fait venir au mois de décembre Jean-Marie Davoine de la Fédération des Alpages de l’Isère, formateur et spécialiste de la manipulation et contention en élevage entre autres multiples compétences. Jean-Marie nous a montré comment « endormir » une brebis : d’abord, il s’agit de la calmer (chez moi c’est facile, elles sont presque toutes calmes) en créant un contact sûr entre nos jambes et son corps, en soutenant sa tête, en lui caressant les joues au besoin. Pour l’assoir, la technique est toujours un peu la même, il faut déséquilibrer la brebis avec douceur, mais suffisamment fermement. Ensuite, la magie opère : Jean-Marie pose sa main sur la tête de la brebis, place pouce et auriculaire sous les oreilles et notre brebis se détend, ses pattes avant fléchissent, sa tête tombe, ses yeux perdent de leur éclat, et Jean-Marie l’étend par terre sans qu’elle réagisse. Il est alors possible d’intervenir sur le pis, les pieds, ou de faire téter un agneau faible sans risquer de coup de pied et sans brusquer l’animal… il nous a soufflés ! C’est à peine plus compliqué que ça. Nous avons vérifié entre nous la présence de chaleur et « d’énergie » dans nos mains… et avons essayé d’endormir une brebis. Certains y sont arrivés tout de suite, d’autres moins. Mais les faits sont là… Jean-Marie endort aussi les vaches, en massant un point particulier de l’échine, ainsi que je l’ai vu faire sur mon cheval. C’est efficace et sécurisant. L’animal cligne des yeux, abaisse l’encolure et se trouve dans un état intérieur particulier, que nous appelons sommeil mais qui est autre, plus proche de l’hypnose peut-être ? En tout cas, sans qu’il s’agisse d’éthologie qui fera l’objet d’un prochain article, il y a là un vaste sujet à fouiller, une porte largement ouverte.

Les verts pâturages des Tropiques

La sortie en forêt tropicale s’est terminée le 25 janvier, et sera bientôt présentée sous forme d’un livre. En voici un extrait, plus pastoral que forestier.

À quelques kilomètres de la côte Caraïbe, au pied de la cordillère de Talamanca, au Selvabananitolodge.

Après une nuit – extraordinaire – passée en pleine forêt primaire sur la trace des jaguars et autres félins, on me propose d’aller faire le tour de l’élevage des vaches à cheval. J’ai entrevu les pâturages en arrivant au lodge, et les avais trouvés magnifiques. Justo, un des guides, m’emmène, et nous voici partis avec Hirondela et Cannelo dont les bosals ajustés ne me plaisent guère. Ils ne peuvent pas ouvrir la bouche et il n’y pas moyen de doser l’action des rênes.

Après une petite rivière traversée sans écart ni rebuffade, voici les premières vaches, rassurées au point que nous les approchons à moins de trois mètres malgré leurs veaux dans leurs pattes. Elles sont belles, bien grasses, avec un pis bien rempli. Je m’en étonne un peu car jusqu’à maintenant j’ai surtout vu des vaches plutôt maigres. Celles-là sont issues de croisement entre des mâles zébus et des femelles d’une race originaire du Brésil dont je n’ai pu retenir le nom. Dans un bâtiment, le vacher-vaqueiro nous attend avec son aide, qui n’ose pas croiser mon regard, ce qui fait que je ne peux pas le saluer, chose qui me gêne. J’explique que je suis moi aussi éleveuse. Les deux cents brebis annoncées font ouvrir de grands yeux, comme si c’était beaucoup. En Argentine, ce chiffre ferait rire. Au Costa Rica, les brebis ne sont pas nombreuses, pas plus que les chèvres, et je suis une femme, ce n’est pas habituel ici. Nous devisons un bon moment, techniques d’élevage, conduite du troupeau, gestion du parasitisme, débouchés pour la viande, âge d’abattage, tous les sujets des éleveurs en somme. Je les félicite de l’état de leurs bêtes ainsi que de leur douceur. Il m’explique : — Elles ont peur des humains à pied, mais pas du tout des cavaliers. « No estan bravas ». En France, une vache brave est une vache gentille. Ici, « brava » signifie sauvage, ce qui crée un moment de flottement puis de rires. Le vacher me montre la pharmacie qui contient des molécules similaires aux nôtres, nous sommes dans les Tropiques, comment lutter contre les parasites internes et externes avec autant d’humidité et de chaleur ? C’est sans doute très compliqué. Ce genre de chimie est un peu regrettable dans un environnement si bien mis en avant et protégé, mais nous faisons de même en France, en amenant massivement en montagne des troupeaux qui relarguent pendant plusieurs semaines des molécules qui tuent les insectes et leurs prédateurs, les perdrix et autres oiseaux insectivores. En tout cas, voici une des explications de l’excellent état du troupeau : elles ne sont pas parasitées. Je pose enfin la question qui m’intéresse le plus : comment s’effectuent les rotations de pâturages ? Entre parasites et risque de « mauvaises » herbes, qui poussent très vite j’en suis sûre, la gestion des pâturages est sans doute particulière. La réponse me sidère : les cent vaches changent de pâturages tous les jours et demi ou deux jours. Les vaches peuvent bien aimer leurs vachers-cavaliers en effet : à chaque fois qu’ils arrivent, c’est pour manger de l’herbe neuve ! Cette technique permet aux animaux de ne pâturer que le meilleur, à savoir l’extrémité des herbes où se trouvent les nutriments : nous l’appelons « déprimage » en Europe. Ces rotations courtes permettent aux « bonnes » plantes de rester « dans la compétition », c’est à dire de ne pas souffrir outre mesure et de rester fermement implantées, ce qui évite l’apparition des plantes non souhaitées.

Dernière question, inévitable :

Avez-vous des problèmes avec les serpents ?

Oui, nous perdons deux vaches par an.

Ce n’est pas rien et je m’en doutais. C’est un risque intégré, comme les mammites, les avortements et les pattes cassées dans les trous.

Je remercie le vacher et réussis à capter le regard de l’aide-vacher, qui me salue avec joie. Il n’est pas sûr qu’il ait droit à tant de considération d’habitude. Je me sens mieux.

La suite de la balade est plus qu’agréable, entre pâturages, rivières et ruisseaux, fleurs et oiseaux colorés. Premier galop, Justo se retourne et vérifie que je ne suis pas tombée… il est habitué aux débutants. Il me montre patiemment de nombreuses plantes que je confonds toutes et m’explique avec précision leurs vertus médicinales. La pharmacie est à ciel ouvert ici, il suffit de se servir. D’ailleurs mon cheval se jette sur une plante en particulier, qu’il glisse entre ses lèvres difficiles à desserrer avec son bosal ajusté. Il se soigne peut-être, à l’instar des brebis que je vois choisir à contre saison certaines plantes de garrigue réputées antiparasitaires ou antiseptiques.

Justo ouvre et referme les barrières barbelées sans descendre de cheval. Hirondela apprend le métier, pas trop mal, mais au prix d’actions de rênes incomprises et donc douloureuses. De mon côté, j’explique à Cannelo comment s’arrêter à la demande sans que je tire sur ces méchantes rênes, simplement en raidissant ma colonne vertébrale. Il apprend vite ! Et on le comprend ! Quel gâchis quand on pense à la bonne volonté et à la compréhension dont sont capables les chevaux ! Partout dans le Monde, en Occident y compris, on martyrise poneys, ânes et chevaux. Entre les harnachements douloureux et le travail qui peut être éreintant, nous voilà loin du respect que la plus belle conquête de l’Homme devrait susciter. Ainsi, les chevaux qui montent toutes les nuits le ravitaillement au refuge du Chirripo, le sommet du pays où de nombreux touristes locaux et étrangers se succèdent, ne pèsent pas lourds et ne vivront sûrement pas vieux… La question se pose aussi peut-être pour leurs conducteurs qui montent à pied eux aussi d’ailleurs…

Justo me montre l’arbre qui sert à fabriquer les piquets de clôture. Il faut dire qu’au Costa Rica, et ailleurs en Amérique Latine sans doute, les piquets sont des arbres vivants.

Il suffit de piquer la branche dans le sol et hop, elle repart. Cela évite que les piquets soient pourris au bout de cinq ans.

Le barbelé est pris sur le tronc et je me demande bien comment tout cela vieillit. Les arbres poussent très près les uns des autres, ce qui doit limiter leur croissance, et ils paraissent taillés. Mais le barbelé ? Pris dans le tronc, il sera sans doute difficile à enlever… je redoute le barbelé comme un poison que les fermes abandonnées laissent derrière elles à demi-enfoui dans le sol et la broussaille : un vrai coupe-patte.

Second galop, plus court car il faut bientôt ralentir, de nombreux vautours sont posés devant nous, à terre ou dans les haies et les arbres de part et d’autre du chemin. Ces petits vautours noirs me font l’effet de vieilles vestes usées jetées sur un piquet. Ou à des parapluies semi-ouverts qui s’ébroueraient maladroitement. Je les aime néanmoins, et m’étonne encore une fois de pouvoir les approcher de si près. Il n’y a pas de cadavre ici, c’est juste l’endroit où ils ont passé la nuit et attendent que la chaleur puisse les porter en altitude pour leur quête quotidienne. Nous passons entre eux et terminons notre balade au petit trot, de pâturage en pâturage. Très verts, plantés de palmiers et de « laurels » où pendent les nids des oropendulas noirs à la queue jaune, traversés de ruisseaux, légèrement vallonnés, j’y ressens une forme d’émerveillement. Ils ont été gagnés sur la forêt pour planter des bananiers il y a longtemps, puis attribués aux vaches avec beaucoup de réussite quand les cultures sont devenues trop malades pour être rentables. Ils offrent aujourd’hui un espace d’une grande beauté, enchâssés dans cette forêt mystérieuse qui m’a envoûtée. On y respire une forme de lumière et de pureté, de bienveillance et d’opulence tranquille.

Porte après porte, Justo nous ramène à l’écurie. J’enlève vite ce bosal de malheur et nous donnons un peu de grain aux deux chevaux, ravis de tant de sollicitude.

Il va être temps de retourner sur la côte, mais je confie à une petite niche vite creusée sous mes côtes le souvenir du plaisir qu’il y a à parcourir à cheval les lointains et verts pâturages des autres…

 

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