Infolettre n°31, septembre 2016

Written by florence on vendredi, février 7th, 2014

23 mm

À quoi sert la guêpe ?

 

23 mm !

Mercredi 14 septembre il pleut enfin. Hasard ou ange gardien, le forage de la ferme n’est tari que depuis le lundi précédent. Assise dans la bergerie contre une balle de foin, le plaisir est là, jubilatoire, à entendre l’eau gargouiller dans les chenaux et rejoindre la citerne enterrée non loin. Les ondées enflent et désenflent, cachant en proportion la masse sombre du Carla d’un épais voile mouillé. Enfin ! Elle était annoncée depuis cinq jours et j’ai compté les jours à rebours, sans trop y croire. Il n’est tombé que 23 mm, pas de quoi se remettre. La citerne de 50 m3 est pleine heureusement.

Il n’a pas plu de l’été, et depuis mai, il n’est tombé que des averses sans importance. Pour nous, éleveurs en zone sèche, la pluie est la promesse de pâturage à venir. Sans pluie, pas de troupeau, ou alors c’est la migration assurée. Christophe le berger raconte comment il a vu il y a quelques années des troupeaux entiers – des milliers de bêtes – chassés par la sécheresse remonter de Mauritanie vers le Maroc, accompagnés par des camions qui portaient l’eau, versée dans de longues canalisations souples chaque soir et remballées le lendemain. Nous n’en sommes pas là bien sûr !

Sans pluie – et sans troupeaux – les incendies se multiplient comme on a pu le voir cet été. Je suis allée hier voir la zone de Tuchan, touchée par un incendie gigantesque la semaine précédente dont l’origine semble être un câble surchauffé. Le versant Est de la montagne du Tauch est brûlé de haut en bas, sur plus de mille hectares. Le feu a mis à jour des ruines de murets, de bergeries, qui témoignent d’une utilisation pastorale et agricole du bas de la montagne. Je suis ensuite passée rencontrer les Pompiers de Tuchan où par hasard deux copains étaient de garde.

– Vous y étiez ?

– Oui, A. était même dans un des deux premiers camions. Ils ont eu chaud d’ailleurs

– Il y avait du vent ?

– Oui, du Cers (le vent du nord-ouest), et c’est ce qui a sans doute stoppé le feu en haut de la montagne. Il s’est arrêté en crête tout seul, le vent l’a rabattu. Le plus impressionnant c’était la chaleur. Le feu prenait comme par boules de feu. La végétation était très sèche, elle s’enflammait spontanément. Les vignes sont brûlées même au milieu par le passage de la chaleur, alors que d’habitude il n’y a que les bords qui sont touchés.

Je leur montre une photo que j’ai prise d’un bois de pins d’Alep où le sol est complètement nu et les troncs carbonisés.

– Est-ce que tu penses qu’il y avait de la broussaille sous ces arbres ? Est-ce qu’ils vont repartir ?

– Oui, vu l’endroit, tu es sûre que c’était complètement embroussaillé. Comme ailleurs, il ne reste rien. Les arbres qui sont encore un peu verts en haut vont sûrement repartir, les autres non.

Je rumine comme souvent que les troupeaux ont encore toute leur place ici… La broussaille, on peut faire, même si ce n’est pas toujours simple.

Cette montagne a brûlé il y a 26 ans, sur la même superficie, au même endroit. Ce qui a repoussé était principalement du chêne-kermès, notre peste locale. Un incendie a eu lieu cet été aux portes de Narbonne, emportant là aussi mille hectares de garrigue. Ce qui repousse, déjà, plein de vigueur malgré l’intense sécheresse : c’est le chêne kermès. Normalement, cette plante est préalable à la chênaie verte, qui est la végétation aboutie de la garrigue après l’incendie et qui met une cinquantaine d’année à s’installer. Au bout de 26 ans, ce versant ne semblait pas en prendre le chemin… nous voilà repartis pour 50 ans… ou un nouvel incendie. Ou un pâturage par un troupeau qui peut-être par endroits permettra l’installation d’une autre végétation…

Cet épisode de sécheresse sévère n’est pas terminé, loin de là. Il faudra encore beaucoup de pluie pour recharger les réserves profondes. Je me suis fait expliquer le phénomène par Marie, amie hydrogéologue habitant Albas.

– Comment ça fonctionne chez moi par exemple ? D’où vient l’eau ?

– Chez toi, sur ton massif, c’est un peu comme un empilement d’assiettes creuses, avec une alternance de couches d’argiles et de calcaire. L’eau de pluie, qui s’infiltre lentement, est stockée dans ces petits niveaux calcaires poreux qui constituent plusieurs petites réserves superposées ; elles se vident au fur et à mesure que l’eau est puisée. Si ce qui est prélevé par l’homme ou par les plantes est plus important que ce qui a été apporté par la pluie, alors la réserve naturelle est tarie.

– Ça veut dire qu’il n’y a pas d’apport par des eaux souterraines ?

– Non, ce n’est que l’eau de pluie qui alimente ton forage. Pour ce secteur, c’est comme ça…

– Donc, une fois que c’est vide, il faut attendre la pluie suivante.

– Oui, et il en faudra beaucoup pour recharger tout ce qui manque…

L’eau manque à ma ferme, mais elle manque aussi à de nombreux villages alentours qui dépendent d’apports extérieurs.

Denis Callamand, le berger qui m’a formée et qui habite à une trentaine de kilomètres à vol d’oiseau, tient un registre précis de la pluviométrie depuis 1988. Sur ces presque trente années, on constate une baisse des précipitations, mais qui n’est pas très significative. Pourtant, Denis parle de sécheresses récurrentes. En discutant avec lui, il apparaît que les périodes sans pluie s’allongent, que ce soit à l’automne, en hiver ou au printemps. Il pleut moins, et beaucoup plus rarement. Les pluies sont alors plus denses, voire violentes, et ruissellent sur des sols que la sécheresse a rendus étanches et l’eau dévale à toute allure vers la plaine. En chemin, elle arrache le sol et draine vers la mer des quantités incroyables de limons et terres qui manquent ensuite aux cultures. Les Anciens, plus sages, cultivaient en terrasse, ce qui réduit les phénomènes d’érosion et aide la pluie à pénétrer dans le sol. On objectera que cette période est trop courte et ces relevés trop localisés pour en tirer des conclusions plus larges. Ils rejoignent cependant les tendances observées et annoncées pour les années à venir : des phénomènes météorologiques plus prononcés et contrastés.

Si le climat change, et c’est bien ce qui semble se passer, il va être temps de revoir notre façon de gérer l’eau dans nos contrées méditerranéennes ! Nous sommes peut-être même en retard. Des solutions, au moins temporaires existent, comme l’agroforesterie ou la permaculture. Il faudra peut-être aller dans les pays secs récolter le fruit de l’expérience accumulée par des centaines d’années en jardinage, irrigations… Nos chercheurs travaillent aussi sur ces questions, au profit de l’Afrique subsaharienne par exemple, qui se dessèche elle aussi à toute allure. Les solutions de là-bas pourraient bien valoir pour ici.

À quoi sert la guêpe ?

Juillet, à table, des amies rassemblées pour ramasser du lavandin à Fontjoncouse s’extasiaient devant Eric, capable de détruire les nids de guêpes en les écrasant entre deux mains, sans doute suffisamment calleuses, des mains de travailleurs. Je m’exclame, un peu provoc.

– Mais comment ! Les nids de guêpe sont leurs pouponnières !

Je prends la défense des insectes piqueurs au grand étonnement général. Il s’ensuit une discussion intéressante à plusieurs titres. C’est vrai, la guêpe fait peur, sa piqûre est douloureuse et peut entraîner des réactions allergiques violentes, voire mortelles. À cet argument, je réplique que le problème est similaire pour les abeilles.

– Oui mais l’abeille, c’est différent, elle n’est pas agressive.

– Si, si on s’approche d’une ruche, on se met en danger, et comment. De même les guêpes piquent quand on s’approche de leur nid ou quand elles se sentent en danger.

Justement, une guêpe passe au-dessus de notre tablée de juillet, toute méridionale à l’ombre des grands cyprès qui protègent la maison du vent, bancs et table de bois brut, baignée de ces parfums d’essences végétales et de cette lumière bien à nous, un peu poussiéreuse mais pleine de désirs.

La guêpe s’intéresse à ce que nous mangeons, ce qui engendre quelques réactions désordonnées.

– Ne bougez pas ! La guêpe ne pique pas les arbres, immobiles, pourquoi vous piquerait-elle ?

– C’est vrai…

Nous faisons l’arbre un court moment. Sur la table rien ne l’a retenue, la voilà repartie.

– Oui mais les abeilles font du miel, elles sont bénéfiques. Les guêpes, ça sert à rien…

J’ai mélangé les mots doucement dans ma tête avant de répondre.

– La guêpe vit sa vie de guêpe.

Je les avais longuement observées dans les gorges de l’Ardèche, sucer jusqu’à leur complète disparition les gouttes de miel intentionnellement laissées sur la table. J’avais trouvé fascinant le spectacle de leurs mandibules solides ouvertes sur le travail de petits organes mobiles qui engloutissaient le miel vers un incertain estomac. Ainsi, nez à nez, la guêpe m’avait alors paru un animal tranquille et besogneux, affairé comme les autres à trouver de quoi se nourrir et de quoi nourrir ses petits.

On m’objecte à raison que ramasser le lavandin expose à de multiples piqûres car les nids y sont nombreux, que ce n’est pas agréable, et que je suis la première à tuer les moustiques qui m’agressent (sans parler des agneaux que j’envoie à l’abattoir).

Que dire ? C’est vrai. Mais je tiens ferme, et pour toujours, sur l’absolue nécessité de protéger la faune sauvage autant que possible. Mon corps frémit lorsque je traverse les rayons des produits anti-rats, souris, guêpes, frelons, abeilles, fourmis…. Que de chimie violente, et qui empoisonne en cascade toutes sortes d’autres animaux, à commencer par nos chiens de compagnie parfois.

La guêpe, toute guêpe qu’elle est, est une petite merveille. Sa coque cuirassée, rayée de jaune, solide, sa tête sculpturale, ses yeux noirs et cette mandibule puissante. Ses ailes finement nervurées, translucides, raides et rapides. Le monde des insectes nous est inconnu, leurs organes, leurs mœurs, leur sensibilité. Mais quel miracle tout de même de faire tenir dans un corps de quelques milligrammes autant de compétences et de prodiges architecturaux.

En feuilletant dans Wikipédia, et je m’en doutais, je découvre qu’il y a des quantités de guêpes différentes, noires, mellifères, végétariennes, maçonnes, omnivores, fouisseuses, sociales… La plus étonnante me semble la famille des pompilidaes (http://pompiles.armoricains.free.fr) qui représente 4000 espèces tout de même, grandes chasseuses d’araignées, et dont certaines gardent dans les nids, à proximité de leurs œufs, des araignées aux pattes sectionnées… un garde-manger bien frais (les phobiques des araignées trouveront là une utilité sérieuse à ces guêpes). Certaines guêpes pondent directement leur œuf dans un insecte vivant, dévoré de l’intérieur par ce bébé envahissant. La plus petite guêpe répertoriée mesure 0,139 mm, un septième de millimètres ! Le dard des guêpes est dépourvu de harpons, ce qui leur évite de laisser la moitié de leur système digestif accroché à leur victime, qu’elles peuvent alors repiquer à l’envi. L’abeille, elle, meurt systématiquement avec son dard cranté qui reste planté…

Y a-t’il une solution pour récolter le lavandin sans tuer les guêpes et sans se faire piquer? Si on remplace lavandin par agriculture asiatique et guêpe par éléphant ou tigre… En Europe, les grands prédateurs font débat et causent des dégâts aux troupeaux. Ailleurs il arrive encore que fauves ou gros animaux tuent des gens, des enfants principalement, mais pas seulement. Ours, requins, serpents, tigres, crocodiles, éléphants, hippopotames… à quoi sert l’hippopotame? À ce sujet, je conseille vivement la lecture d’un livre (mal) écrit par Chanee, qui témoigne des tergiversations du grand protecteur de la Nature qu’il est – Nature qu’il défend bec et ongles lui aussi – à propos d’un crocodile mangeur d’hommes en Indonésie il n’y pas très longtemps. L’histoire finit mal pour tous les animaux de la rivière, crocos, varans, la rivière est vidée… à quoi sert le croco ? Chanee insiste sur le fait que ce croco s’est mis à attaquer les villageois par manque de proies naturelles, du fait de la profonde modification du milieu où ils évoluaient pourtant ensemble depuis des millénaires.

Lors d’un voyage au Mali, un chef Touarègue nous avait raconté qu’un enfant tombé d’un dromadaire avait été dévoré par les hyènes dans la petite vallée que nous longions. Personne dans notre groupe n’avait voulu croire à cette histoire. Des années et de nombreuses lectures après, je suis bien obligée d’entendre que c’était sans doute vrai. Impensable événement pour les Occidentaux que nous sommes.

Malgré le caractère tragique de ces accidents, terribles, je reste candidement étonnée de l’impact sur notre imaginaire de ces attaques-là quand en France les accidents de voiture tuent 3000 personnes par an, et les escaliers domestiques au moins autant. Et le tabac ? L’alcool ?

Il semble que notre passé de proies ait laissé en nous cet effroi et cette hantise de l’animal dangereux et incontrôlable. Le frisson naît de l’image des mâchoires bien dentées, du dard empoisonné, des crochets venimeux, de l’animal qui surgit de la nuit, des profondeurs marines, de la forêt. À l’heure où l’on reconnaît l’inscription génétique des comportements dans la descendance, rien ne paraît plus naturel que d’avoir peur de ce qui nous a agressé et causé du tort pendant des millénaires. La voiture, l’alcool et l’escalier, récents et pas agressifs pour un sou, tuent à tour de bras et peut-être qu’une inscription se fera avec le temps dans nos cerveaux toujours néolithiques ?

Constatons ensemble qu’aujourd’hui l’animal le plus dangereux est le moustique, qui véhicule le paludisme, la dengue… et j’en passe ! Des millions de malades et de morts tous les ans ! Sans oublier le chikungunya, le virus zika ! Le moustique nous agresse à sa mesure, sans dents et sans griffes, ce qu’il nous transmet est invisible et apparaît souvent en différé. Pas de quoi nous ficher la frousse de notre vie. Et pourtant, en réalisant que le moustique tigre est arrivé en France, vite ma bombe ! Comment allons-nous faire ? Des essais sont menés actuellement au Brésil avec des moustiques transgéniques afin d’éradiquer une espèce particulière, dangereuse à grande échelle… D’autres leur inoculent une bactérie qui inhibe la reproduction. À quoi sert le moustique ?

Je pourrais encore faire l’apologie de Dame Nature, qui a concentré dans cette petite bête tout un tas de coups de génie, à commencer par cette piqûre nourricière. Mais quel plaisir d’écraser le moustique sur sa peau trouée et d’y laisser la dépouille brouillonne de ce qui fut un exploit de miniaturisation. Finis la voilure fine et solide, les tubulures infimes qui dispensaient les lymphes translucides, le vol zézayant et le proboscis si piquant. Reste cette démangeaison désagréable, pour quelque temps.

Le problème est complexe et se pose à des échelles variées, du simple désagrément à la dimension mondiale.

En forme de plaidoyer pour toutes les formes de vie sauvage, je rappellerai juste que :

Au rythme où vont les choses, nous allons faire disparaître tous les animaux sauvages terrestres plus gros que nous, et même pas mal de petits, dans une échelle de temps annoncée de 20 à 50 ans. Aujourd’hui, on considère qu’un quart des mammifères sont menacés d’extinction.

Il y a cinq fois plus d’animaux domestiques que d’animaux sauvages sur Terre.

Du plus petit au plus gros, chacun a sa place et son utilité, même le moustique, indispensable à quantité d’oiseaux.

Enfin, après tout ça, je répondrai aujourd’hui à mes interlocutrices que la guêpe sert à être une guêpe, état de Nature qui s’exauce en étant elle-même, tout simplement.

Pour aller plus loin :

http://www.lacabaneduberger.net, produits de la garrigue des amis de Fontjoncouse

« Inéluctable, la parole des crocs » de Chanee :

http://www.kalaweit.org/boutique/index.php?id_category=19&controller=category&id_lang=1

http://www.insectes-net.fr/guepe/vesp3.htm

http://www.anti-moustique.info/solution-ecologique-economique/

et aux Editions Quae « Secrets d’insectes »

http://www.quae.com/fr/r4820-secrets-d-insectes.html?thm_Id=6

 

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