Infolettre des Belles Garrigues n°15, septembre 2013

Written by florence on dimanche, septembre 8th, 2013

Sommaire

Le temps qu’il fait

Biodiversité : l’engraisse-porc

Bergers d’ailleurs : le berger de la Guisanne, Dauphiné

Prochaine livraison les 20 et 21 septembre

La recette de Fabienne : le tajine d’agneau aux figues fraîches

5 ans !

 Le temps qu’il fait

 Voilà bien un sujet rebattu et qui finalement paraît sans intérêt. On parle de la pluie et du beau temps, autrement dit, on ne parle de rien. Je croise régulièrement des viticulteurs, des éleveurs, et nous parlons nous aussi du ciel et de ses humeurs. Hypothèses, mesure des chances et des risques dans quelques heures, dans quelques jours voire la saison prochaine ! On aimerait savoir, oui, quelle épine en moins si on pouvait savoir le temps qu’il va faire. La qualité des récoltes, la nature et la fréquence des traitements, les travaux du sol, la date des vendanges, la rotation des pâturages, la qualité de la lactation, la croissance des agneaux, tout, exactement tout dépend du temps qu’il a fait, qu’il fait et qu’il va faire. La grêle, la sécheresse, la pluie, la température nocturne, l’ensoleillement annuel, la gelée, et jusqu’à la prédominance des vents, chaque donnée climatique a ses conséquences sur l’une ou l’autre de nos cultures, sur la conduite de nos troupeaux, à un degré de précision inimaginable tant qu’on ne l’a pas touché du doigt dans son métier. Un exemple : les béliers seront mis prochainement avec les brebis. Pour que l’ovulation des brebis soit bonne, il est préférable qu’elles soient en reprise de poids. S’il ne pleut pas, nous distribuerons de l’orge, à raison de 250 g par brebis par jour pendant 40 jours. Mais s’il a plu et que « l’engraisse-porc » (voir ci-dessous) repousse abondamment au moment opportun, plus besoin de la tonne d’orge que nous distribuons chaque année à l’automne. C’est ce que nous allons tenter cette année… s’il pleut à temps.

«L’engraisse-porc »

Ne cherchez pas, vous ne trouverez rien sur Internet à son sujet. Cette plante à fleurs jaunes et à feuilles poilues ressemble de (très) loin au pissenlit (les botanistes vont se crisper en me lisant, mais il faut un peu de pédagogie pour les non-initiés), et est un des trésors de nos pâturages. Elle est considérée comme une mauvaise herbe par presque tout le monde, excepté les anciens et les bergers qui la connaissent. De son vrai nom Picris Echioides, l’engraisse-porc a la particularité de pousser dans les friches de mars à octobre, et même en été. À l’heure actuelle, les friches que nous n’avons pas pâturées au printemps en sont couvertes. Même si elle est un peu sèche et normalement rèche et piquante, les brebis en raffolent. Ses graines s’accrochent dans la laine des bêtes, à vos vêtements, se glissent dans vos chaussettes, résistent au lavage, et vous la maudissez pendant des semaines, mais elle est tellement riche que les brebis engraissent en en mangeant quelques heures par jour. L’engraisse-porc engraisse donc aussi les moutons. Voilà qui arrange nos affaires pour préparer la lutte et favoriser l’ovulation.

Pour voir la plante, il suffit de taper son nom latin sur un moteur de recherche…

Bergers d’ailleurs : le berger de la Guisanne

Cette rubrique est la première d’une série consacrée aux bergers, de France et d’ailleurs.

Le témoignage ci-dessous a été envoyé par Edith :

« … et je me demande comment se débrouillait le pauvre bougre muet et simple d’esprit qui gardait les moutons il y a plus de 50 ans dans les montagnes de la vallée de la Guisanne où nous passions nos 3 mois de vacances d’écoliers à 1400m d’altitude dans une vieille baraque.

Ce berger sentait bon le mouton, était revêtu d’une peau de mouton et ne se lavait jamais, il ne disait que « hompf hompf » quand nous lui donnions en cachette les délicieuses cigarettes opiacées « Craven » avec le fil d’or que nous piquions à mon père.

Bref nous ne rations jamais le retour du troupeau vers les 7 h du soir, car ma mère nous laissait complètement vivre notre vie de sauvages et de petits paysans, sans la moindre surveillance (va dire ça aux parents actuels!!!) pourvu que nous rentrions avec les moutons, seule exigence de sa part.

Ce berger dormait en alternance dans les diverses étables du village et recevait sa soupe.

J’ignore ce qu’il faisait l’hiver, dans ce haut-Dauphiné perdu dans la neige…

Est-ce lui qui aidait à l’agnelage ? qui savait soigner les bêtes ? qui connaissait les plantes ? Probablement. Jamais je ne l’oublierai, lui et son odeur, son « parler » et ses bons yeux un peu vagues… »

Prochaine livraison de viande d’agneau bio le vendredi 20 et le samedi 21 septembre

La prochaine livraison aura lieu à Albas, Lézignan, Toulouse, et Beaumont de Lomagne. Chaque colis comprend une épaule, un gigot, 10 à 12 côtelettes, du sauté, des abats, soit un demi-agneau. Chaque portion est sous-vide, avec le nom et le poids des pièces. Vous pouvez demander que l’épaule et le gigot soient entiers ou tranchés, merci de le préciser à la commande. Si vous souhaitez un petit colis, n’hésitez pas à le faire savoir.

Nouveauté : SAUCISSE D’AGNEAU, pour vos couscous ou pour cuisiner à la poêle ou en grillade.

Tarif : 16 €/kg.

Nos tarifs pour le demi-agneau (de 6 à 8 kg la caissette):

Livraison à Albas ou commandes groupées (5 mini) : 13,80 €/kg

Livraison dans l’Aude hors Albas : 14,20 €/kg

Livraison hors département : 14,80 €/kg

N’hésitez pas à nous contacter, par mail ou au 04 68 46 25 19

La recette de Fabienne : le tajine d’agneau aux figues fraîches

Choisir des morceaux d’agneau, gigot ou/et collier : 150 à 200g/pers.

-découpez en gros cubes et les faites revenir dans une plat à tajine ou une sauteuse ayant un couvercle bien adapté, avec un peu d’huile d’olive,

-saupoudrez de 1/2 c a café de 4 épices, 1 pincée de curry, 1 de curcuma, bien remuer et laisser dorer la viande,

-ajoutez ensuite la valeur de 2 oignons doux rouge ou des Cévennes, coupés en lanières.

-Ajoutez de l’eau (juste assez pour noyer la viande, vous serez toujours à temps d’en rajouter) tout en décollant les sucs et laissez mijoter avec couvercle (pour que le jus ne s’évapore pas trop et soit concentré) jusqu’à ce que la viande soit presque cuite mais encore ferme.

-3/4 h avant de servir, ajoutez 2 à 3 figues fraîches ENTIERES / pers., que vous posez sur la viande en l’enfonçant dans le jus sans les écraser, et laissez mijoter jusqu’au service. Le jus doit avoir épaissi.

-Goûtez et salez à votre convenance

Vous accompagnez cette merveille d’une semoule de couscous nature (classique) de pommes de terre bouillies (terroir) ou de pâtes fraîches (original).

Posez les figues entières (normalement elles sont gorgées de jus) sur l’assiette, ajoutez le féculent choisi et arrosez celui-ci du jus de la viande.

Avec des figues fraîches, le plat n’est pas trop sucré.

Bon appétit

5 ans !

Ce premier septembre, cela fait exactement 5 ans que j’ai sorti le troupeau pour la première fois. Voici ce que j’ai écrit de cette première journée  :

Cent brebis pour commencer, c’est un petit troupeau. Cent brebis pour inaugurer une nouvelle façon d’aimer le monde, d’en avoir l’usage, d’y user son corps et son désir. Le lundi premierseptembre, je sors mon troupeau tout neuf en garrigue, avec Alpha la chienne. Nous montons vers la Serre d’Albas. Avant ce premier septembre, je n’ai gardé un troupeau seule que deux petites fois chez Denis. Autant dire que je ne sais rien. Alpha écoute mes ordres, « à droite », « à gauche », « stop », mais ça ne marche pas bien. Ça ne marche même jamais comme je le voudrais. Les brebis ne la craignent pas assez, et surtout, le déplacement du troupeau est loin d’être celui que je prévois ou essaie d’orienter. Elles me suivent d’abord comme de petits chiens, puis décident de tourner à gauche, là où j’ai peur de les perdre, pénétrant loin dans la broussaille. La chienne n’entre pas dans les garrigues piquantes et me regarde, désolée. Découragement et fureur intérieure se succèdent, jamais très longtemps car les brebis ressortent bientôt du taillis et me rejoignent docilement. Cette première sortie est faite d’improvisation, de questions et d’épines, mais aussi de plaisir et de magie. Nous y sommes !

Cinq ans plus tard, premier septembre 2013, je sors les deux cent quarante-cinq brebis et agnelles, avec la chienne Patou, les deux boucs, les trois boucs castrés et les cinq chèvres en cours de tarissement. J’ai avec moi Cade, la fille d’Alpha et de Tauch, qui, ses quatre ans sonnés, se révèle être une très bonne chienne de conduite, obéissante et précise comme sa mère, maline et passionnée comme son père. Nous montons sur la Monédière, chassées de notre plateau du Devès par une sympathique horde de promeneurs peu compatible avec notre poétique vagabondage, et encore moins avec la chienne Patou. Il fait à peine jour quand j’ouvre la porte du parc de Montredonnel. J’appelle, elles me suivent, inutile de se retourner. En moins de dix minutes, nous accédons au pâturage. Les brebis sont magnifiques cette année encore, grâce aux pluies du printemps qui ont laissées une aphyllante verte et fournie. Pas un mot, pas un appel, il suffit d’être au bon endroit au bon moment, la chienne se place naturellement et prolonge ainsi ma volonté, le mouvement du tout est fluide, sans heurt, sans peur inutile, il ne faut pas déranger les brebis pour qu’elles mangent bien. Voilà une règle d’or. Elles devraient faire le plein en quatre heures.

Au dessus du mont Saint Victor se lève un soleil d’or. Une nuée de traînées d’avions se détachent et s’égayent à la manière d’un gentil banc de poissons. Elles me rappellent à mes voyages, ceux que j’ai fait, ceux que je prépare. Pour l’instant, il s’agit seulement de remplir les ventres du troupeau. De la petite clairière de garrigue où j’écris ces mots, je ne vois aucune brebis. Les cloches sages m’indiquent que tout le monde broute sans bouger. On est loin des gardes agitées, inquiètes, des premiers mois. Seul le vent anime l’univers, fait siffler un pin maladif près de nous, fait trembloter les cades et ployer les longues herbes sèches. Le soleil monte lentement et les feuilles de buis brillent, brillent encore, dorées. Le ciel parfaitement limpide est rayé d’un très fin croissant de lune. Chaque chose à sa place pèse de son simple poids, fragile et immuable à la fois. L’aphyllante, le pin, le caillou, les brebis, le ciel.

Tara, la chienne Patou, surgit d’un buisson de cade et, en ondulant et tête basse, quémande une caresse que je lui accorde avec des mots doux. J’aime sa fourrure soyeuse où je plonge parfois mon visage. Elle sent la garrigue, le mouton. Du chien il ne subsiste presque rien.

Le téléphone sonne, incongru. C’est Christian, le président de l’association de chasse locale :

– On va chasser Montredonnel, c’est bon ?

– J’ai le parc là. Je redescends vers onze heures.

– C’est bon, on sera reparti, on chasse une heure, une heure et demie. Ciao !

– Ciao ciao.

Il y a de la place, il suffit de s’entendre. Si je crains les chiens de chasse qui pourraient s’en prendre aux brebis, les chasseurs craignent, eux, mon Patou qui s’occuperait férocement d’un chien qui mordrait une brebis. Réciproquement convaincus que nos animaux ne doivent pas se croiser, nous prenons soin de communiquer avant chaque chasse. Jusqu’à maintenant, cela a fonctionné.

J’attire le troupeau vers un pâturage encore plus éloigné et protégé. Là, nous sommes introuvables.

 Appuyée à un petit genévrier-cade trapu, je prends tranquillement le pouls de ces cinq années écoulées. Les épreuves n’ont pas manqué, la tempête, le vol des agneaux, les pluies violentes et la boue pendant des jours, les phases d’épuisement physique, la neige, le découragement parfois, les sécheresses, les maladies, les accidents stupides, les brebis mortes pour rien, par incompétence… Heureusement, de nombreuses rencontres et découvertes, imprévisibles, agréables, instructives, ont contrebalancé les inévitables difficultés. Elles sont même une des dimensions les plus surprenantes et positives de ce changement de vie.

La découverte de l’agriculture, de ses enjeux et de ses problèmes, forme aussi une partie non négligeable du chemin parcouru. Circuits-courts, primes, rendements, suicides d’agriculteurs, solidarité, installations, font parti des sujets qui questionnent la néo-agricultrice que je suis. Quelles agricultures pour demain ? Quelle gestion du territoire ? Quelle alimentation et pour qui ? Au rythme où les exploitations disparaissent et au vu des difficultés que rencontrent les candidats à l’installation, il y a de quoi s’inquiéter.

Je rêve que d’autres troupeaux s’installent dans les Corbières, pour qu’ils y mènent leur travail d’ouverture des garrigues embroussaillées, pour que la garrigue reste la garrigue, riche en plantes variées et en animaux sauvages. Difficile de convaincre certains viticulteurs, difficile de trouver assez de place pour un troupeau suffisamment grand, difficile de trouver les bergers-éleveurs prêts à affronter les Corbières…

Les brebis changent de place et s’enfoncent dans une garrigue en bord de plateau d’où elles ne peuvent ressortir que par un passage étroit où je décide de m’installer et de m’offrir une petite sieste, nez dans le ciel, bercée par la chanson remuante des cloches qui dessine de fugaces mélodies, bientôt effacées, défaites par le désordre des pas et des bouches affairées. Aujourd’hui, il est écrit que tout doit être paisible dans la sérénité méritée de la fête des brebis et de la garrigue. Aujourd’hui, comme tous les jours depuis cinq ans, nous pâturons dans la Nature, nous mangeons la Nature. Dans deux heures elles seront pleines. Pari tenu.


 

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