Infolettre Belles Garrigues n°13, novembre 2012

Written by florence on mercredi, novembre 7th, 2012

Sommaire

Une vie de bélier

Biodiversité : stratégies végétales

Le migon, qu’es aquo

Prochaine livraison de viande d’agneau et de merguez, 16 et 17 novembre 2012

Le marin

Une vie de bélier

Les béliers n’ont pas une belle vie, même si nous leur donnons tout le confort que nous pouvons. Ils ne vivent pas avec le troupeau car ils sailliraient en toutes saisons, alors qu’il est indispensable de regrouper les naissances dans notre système d’élevage (Je réfléchis cependant à une sorte de tablier anti-saillie, adapté à la garrigue, solide et près du corps, afin qu’ils puissent rester avec le troupeau et brouter dehors). Ils sont pour l’instant parqués à part. L’espace dont ils disposent est relativement restreint car à chaque fois que nous leur avons donné plus de place, ils ont immédiatement commencé à combattre. Les béliers s’affrontent à la régulière, face à face, en reculant le plus possible et en se jetant l’un sur l’autre. Le bruit du choc, terrible, s’entend à deux cent mètres. Que faire ? Le plus gros de nos béliers, 100 kg, est arrivé ici avec la peau du crâne fendue à la manière d’un melon… Une de nos vieilles brebis a osé affronter un bélier au printemps. Elle est morte sur le coup. Il y a d’ailleurs régulièrement des accidents avec des animaux peu manipulés. Mais Zébro, Guerrier, Ovitest et Neptune sont plutôt familiers, voire carrément câlins, comme Guerrier qui vient chercher des caresses, les pattes avant calées sur la claie, la tête à hauteur de mon visage, le museau contre mon cou. C’est pourtant lui qu’il a fallu séparer des autres dès que les brebis ont été en chaleur… comme son nom l’indique, il est extrêmement dominant avec ses trois congénères.

Nous mettons les mâles avec les brebis deux fois par an, en octobre et au printemps, pendant trois à quatre semaines. Ils ont la capacité de saillir chacun 50 à 70 brebis durant cette période. Actuellement, 120 brebis sont avec les béliers « viande », c’est à dire dont les gigots, les dos, les épaules sont fournis en viande, et 50 autres, les meilleures, avec les béliers « lait », améliorateurs laitiers. Les agnelles de renouvellement, nos futures mères, seront issues de ces derniers accouplements. Pour être en forme pour la lutte, c’est à dire l’époque des saillies, les béliers reçoivent du grain et du foin de qualité pendant deux mois et demi, qui est la durée de la spermatogenèse. Vu l’exploit qu’ils réalisent (chaque brebis est saillie plusieurs fois), il vaut mieux qu’ils aient « un peu de gras sur les côtes ». Nous leur coupons les onglons à cette occasion, afin qu’ils se déplacent avec aisance. Bref, ils sont au mieux de leur forme le jour J. Ils ne sortent pas en garrigue avec le troupeau, nous les enfermons dans de petites cases (toujours pour qu’ils ne se battent pas) et leur distribuons du grain et du foin. Ils ont six heures pour manger et se reposer, avant que les brebis ne reviennent du pâturage. Ils finissent la lutte amaigris, et ont quelques mois pour se refaire une santé. Les béliers sont réformés ou vendus au bout de deux ans en général, puisqu’ils risquent ensuite de saillir leurs propres filles. Nos béliers viande resteront quand à eux plus longtemps avec nous, leur progéniture étant pour l’essentiel promise à l’abattage.

Biodiversité : stratégies végétales

La garrigue, ça pique. Les plantes y sont soumises à un climat extrême, très chaud l’été, mais aussi très froid l’hiver, à cause du vent qui provoque des températures apparentes inférieures à zéro. C’est cette rigueur qui taille les arbustes, qui arrondit les cades, les couche et donne à la garrigue cet air de jardin sauvage. Si on comprend bien l’intérêt des épines contre la dent de l’herbivore, elles servent aussi parfois de feuilles et la photosynthèse s’y réalise. On connaît moins l’effet des essences de la lavande, du thym, du romarin, qui s’évaporent au-dessus des feuilles sous l’action du soleil, et qui en atténuent la brûlure. Les petites feuilles racornies et ondulées des chênes font que chaque feuille a t0ujours une partie à l’ombre. Leur apparence vernissée leur donne la qualité du miroir et réfléchit un peu de lumière. D’autres plantes poussent en s’étalant, plaquées au sol, et échappent ainsi aux dents des brebis. Une des plantes les plus étonnantes est la salsepareille, sorte de liane couverte d’épines vives, qu’on appelle ici le barbelé de la garrigue. Interdiction de tomber dans un fourré de salsepareille, on n’en ressort pas, sauf à y laisser ses vêtements. D’autres plantes, enfin, sont de véritables poisons, et il arrive qu’une jeune brebis ignorante s’empoisonne, comme la 80196 qui tombera devant moi sur la route, secouée de convulsions. Je la remettrai debout deux ou trois fois en vingt-quatre heures, jusqu’à ce que la substance toxique soit évacuée.

Le migon, qu’es aquo

Et si un autre produit de la ferme se transformait en ami de vos jardins et potagers ? Le migon est le fumier de brebis exempt de paille (autrement dit, de la crotte pure compostée). Ce fumier d’hiver particulier est sorti de bergerie en février. Il est considéré comme l’un des meilleurs engrais issus d’élevage. Moins riche tout de même que celui de volaille, il est aussi moins dangereux car il présente moins de risque de brûler les plantes. Le migon se présente sous forme de poussière grossière et se répand à raison de 2oog à 1 kg par mètre carré sur la terre du jardin. Il faut l’épandre 15 jours avant la plantation pour doper naturellement la croissance de vos plantes. Vous pouvez aussi l’incorporer à votre compost par petites couches pour l’améliorer très efficacement. Nous le proposons à la vente à raison d’1 euro le kg, dans la quantité souhaitée, livrée en sac à partir de 5 kg. Au delà d’une certaine quantité, nous consulter pour le tarif. La livraison est possible, ainsi que l’envoi par transporteur.

Prochaine livraison de viande d’agneau et de merguez, 16 et 17 novembre 2012

La prochaine livraison aura lieu les 16 et 17 novembre, à Lézignan, Narbonne et Albas. Certains colis seront plus légers que d’habitude : à partir de 5 kg et jusqu’à 8 kg au tarif de 13€50 le kg. Chaque colis comprend une épaule, un gigot, des côtelettes, du sauté, des abats, soit un demi-agneau. Chaque portion est sous-vide, avec le nom et le poids des pièces. Vous pouvez demander épaule et gigot entiers ou tranchés, merci de le préciser à la commande. Si vous souhaitez un petit colis, n’hésitez pas à le faire savoir. La merguez est au prix de 8,50 € le kg.

Le marin

Le vent marin amène souvent le brouillard. Ailleurs, il est triste ou gênant. Mais ici, cette douceur, cette humidité, cette absence de vent et de soleil ; le ciel est au repos et nous aussi. Venue de la mer proche, la brume monte la veille en un formidable rouleau qui engloutit les collines de l’est. Au matin, nous voilà dans les nuages. Moutons blancs dans l’écume blanche, ambiance de Bretagne, le berger doit redoubler de vigilance.

Tauch m’accompagne ce matin. Le troupeau a suivi sans problème jusqu’ici, coincé sur le chemin entre les vignes clôturées, les murets et la petite falaise. Les problèmes commencent ici. En gardant les bêtes bien serrées, on risque moins de les perdre. En m’écartant sur la gauche, j’ouvre le passage au troupeau et l’invite à continuer sur ce chemin qui partage le plateau en deux. À droite, une plantation de cèdres, un peu détonnants dans cette garrigue sèche, et à gauche une longue parcelle gyrobroyée appuyée à une bonne garrigue mais très embroussaillée. C’est là que nous commençons le pâturage du jour. Je double la troupe par la droite, côté cèdres, et repousse les brebis proches en chuintant entre mes dents. Une fois la tête du troupeau rattrapée, j’évite de marcher trop vite. Tout geste, tout déplacement peut être interprété comme une invitation à changer de pâturage. Au contraire, une position claire et bien choisie indique aux bêtes que c’est ici qu’il faut manger, qu’il est inutile d’essayer d’aller ailleurs. Pour l’instant, elles ont droit à cent mètres de plus qu’hier, cent mètres de garrigue vierge. Nous nous plaçons dans l’alignement cette la limite. Je lance le chien qui barre plusieurs fois la route aux brebis. Ma voix s’efface dans la forêt de cèdres et revient en écho cotonneux. -Tauch ! Tauch, aqui là ! Il suffit souvent de prononcer son nom pour que les brebis lèvent une oreille et se serrent, de peur de voir arriver le chien fou. Bien pratique parfois. Je m’assois au pied d’un joli cade sur une pierre presque plate, un peu humide, étoilée de lichens jaunes et blancs. Des gouttelettes se sont accrochées à une toile d’araignée toute neuve et la transforme en collier de pierres d’opaline. Je suis à la hauteur des brebis, je vois ce qu’elles voient : une forêt d’arbustes épars emmêlés à des herbes que l’automne fait reverdir. Un vrai dédale.

Inévitablement, Finou emmène quelques brebis en repérage dans la garrigue interdite. Impossible de lancer Tauch, il va rameuter le troupeau tout entier : je fais le travail du chien et vais jusqu’aux brebis désobéissantes. La patience est une qualité essentielle dans ce métier. Au retour, bien entendu, le troupeau a progressé de cent mètres. Nous repoussons tout le monde sans ménagement. Ce n’est pas là ! C’est là-bas que vous mangez. Je retrouve ma pierre délicatement colorée. Des pensées se présentent, anarchiques. Il faudra penser à soigner le pied de cette brebis une fois rentrés, ne pas oublier de téléphoner pour la mini-pelle, faire un saut chez le voisin et lui rendre ses clés. La brebis 90243 passe près de moi, je me souviens à peine de ce numéro, mais pas de ses agneaux. Combien de fois a t’elle mis bas depuis le début ? Le temps d’un petit casse-croûte délicieux fait de deux tartines de fromage de chèvre maison sur lequel Pierre a ajouté des anchois qu’il a préparé merveilleusement, auquel j’ajoute deux bolées de thé, une soixantaine de brebis ont poussé sous les cèdres. Là, en plus du brouillard qui s’épaissit au lieu de se lever, il est encore plus facile de les perdre. Tioutioutioutioutiii ! Ma voix me semble plus réelle que jamais et les cloches très lointaines sous la frondaison. En fait, elles ne sont pas loin et reviennent docilement. Pendant ce temps, les autres, étrangement, n’ont pas bougé. Sont-elles enfin posées ? comme on dit dans le jargon berger. Une autre tentative de fuite ne tarde pas, mais Tauch a compris les limites autorisées et se place tout seul au bon endroit, les brebis reviennent en arrière et se posent enfin. Une demie-heure. La vapeur d’eau, le lent mouvement de l’air, apportent par intermittence les parfums acidulés et fruités de la cédraie. Fleur et Ma’ broutent tout près de moi, de ce bruit apaisant et régulier de végétal broyé sous la meule de leurs mâchoires. Là, devant moi, les deux cent cinquante brebis mangent en faisant chanter leurs cloches. Je n’en vois qu’une trentaine, les autres sont dissimulées derrière la végétation ou cachées par la brume. Mais, à l’ouïe, elles sont immobiles.

Les têtes se relèvent, il est temps de manger ailleurs. Je les laisse faire, sans intervenir. Par petits groupes de vingt, elles pénètrent tranquillement dans la garrigue plus fermée qui est séparée du pâturage que nous quittons par un long cordon de pierres entassées, large de plus d’un mètre. Il devient mon chemin de surveillance, plus haut que le sol. Il n’est plus question de s’asseoir. Pour ramener les téméraires parties trop loin, je suis obligée de faire de grandes circonvolutions autour du troupeau, afin de ne pas le déranger. Mon seul repère pour revenir à mon cordon pierreux devient alors la crête des cèdres, à peine visible dans la brume. Sinon, impossible de s’orienter et de maintenir les bêtes à bon escient. Il y a bien quelques pins d’Alep, mais aucun n’est assez particulier pour faire un bon repère. Tauch excelle dans la recherche des petits lots isolés, et il m’amène à de multiples reprises loin dans la broussaille jusqu’à cinq ou six brebis mécontentes d’être découvertes, ou à l’inverse soulagées de me voir et de retrouver le chemin du retour au troupeau. Deux heures et demi passent ainsi. Garder le troupeau serré, l’objectif paraît déraisonnable à cet endroit. Il ne reste qu’à se fier au chien et à l’instinct grégaire des bêtes. Heureusement, ces brebis-là le sont.

La brume finit pas se dissiper, laissant la garrigue étincelante sous ce soleil d’automne. Nous prenons lentement le chemin du retour, qui durera une heure et demi. La toison des brebis fume doucement, les bêtes s’accrochent, ralentissent, s’arrêtent, s’éparpillent une dernière fois, font feu de tout bois, la fin du pâturage ne ressemble en rien à son début. Pour finir de se remplir, les brebis s’attaquent aux plantes grossières et ligneuses, le cade, le pin, les rares arbres à feuilles caduques y laissent leur plumage en entier.

Tauch ne sert plus à rien, le troupeau s’effiloche jusqu’aux abreuvoirs puis jusqu’au parc, chacune sait où nous allons, jusqu’à demain matin. Demain, elles auront droit à cent mètres de plus et à leur belle garrigue labyrinthique et si riche. D’ici là, elles vont ruminer le gain du jour, couchées les unes contre les autres à l’ombre des cyprès, sous la protection de la chienne Patou, baignée dans la paix pastorale qui émane d’elles et de ce rythme régulier, sans appel, immuable.


 

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