Belles Garrigues, infolettre n°9, sept 2011

Written by florence on Mercredi, octobre 12th, 2011

Belles Garrigues, Info N°9, septembre 2011

Sommaire :

Les pompons, à quoi ça sert ?

Une brebis pas comme les autres : Finou

Passe-passe !

Biodiversité : nouveaux arrivants

Bergère d’opérette

Prochaine livraison de viande d’agneau : 21 et 22 octobre

La tonte

Aube du 9 septembre

 

Les pompons, à quoi ça sert ?

Question récurrente de la part de nos visiteurs étonnés par ces touffes de laine colorées que portent certaines de nos brebis. Les pompons sont laissés lors de la tonte aux brebis meneuses ou aux meilleures d’entre-elles. Au nombre de sept cette année, les pompons nous permettent d’évaluer d’un coup d’œil s’il manque des bêtes au sortir d’une garrigue bien embroussaillée. S’il manque un pompon, il manque au moins une dizaine de bêtes. Les pompons sur les troupeaux sont une tradition ancienne, et ils étaient ajoutés au moment de la transhumance. Les nôtres sont directement faits « sur la bête » et colorés avec des bombes de peinture spéciale.

 Une brebis pas comme les autres : Finou

 « Finou, elle n’a pas de prix, alors je te la donne. » C’est par ces mots que D. m’annonce qu’il se sépare de Finou. Et qu’il me la confie. Évidemment, cela peut prêter à sourire, une brebis ce n’est jamais qu’une brebis. Mais Finou répond à son prénom, et est totalement apprivoisée, gourmande de caresses et de pain sec, capable de fouiller dans votre sac et d’y dénicher votre précieux goûter. Je me souviens d’un matin où, la cherchant des yeux et m’apprêtant à l’appeler, l’appelant déjà intérieurement, elle m’a répondu d’un bêlement net, plantant ses yeux dans les miens par-dessus un buisson. Télépathique Finou. Parfaitement insensible aux chiens (voir le bisou sur la photo), elle a une tendance certaine à préférer l’inter-rang des vignes à la garrigue proche. Ayant compris que la vigne lui était interdite, elle ne lève jamais la tête, et s’en tient, avec délectation, aux plantes qui poussent entre les ceps. Elle reste souvent un peu à la traîne pour profiter au maximum du repas offert par la nature. Mais ce n’est pas tout ça qui fait sa valeur, c’est sa capacité à venir vous rejoindre quand le troupeau est engoncé dans un fond de garrigue fermée et que vous vous demandez bien comment vous allez le sortir de là. Un appel bien sonore et un peu nasillard : « Finou, Finou ! » et la voilà qui se faufile dans la masse compacte et arrive en vous regardant dans les yeux – je dirais : interrogative. C’est mieux d’avoir un petit guignon de pain à lui donner en remerciement du service rendu et le troupeau, rassuré, la suit doucement, goutte à goutte parfois, et sort de sa souricière. Pour la rendre bien visible de loin, Finou a deux pompons colorés sur le dos, en plus de sa cloche un rien éraillée, bien reconnaissable. C’est vrai, c’est un trésor, qui m’a sortie d’affaires plus d’une fois. Ai-je assez remercié le donateur ?

Des photos du trésor :

https://picasaweb.google.com/belle.garrigue.florence/Finou

 

Passe-passe !

Les photos de la naissance en garrigue (précédente infolettre) n’ont pas laissé certains d’entre vous indifférents. C’est vrai que c’est émouvant cette petite vie qui se met en ordre de marche toute seule, si rapidement. Heureusement, pour les éleveurs que nous sommes, les agneaux changent très très vite et deviennent en quelques mois de grosses bêtes braillardes, encombrantes et très vives, au point que les attraper devient parfois une épreuve de force. C’est alors avec soulagement que nous les livrons à la dégustation, en oubliant sans effort les petites bêtes attendrissantes que nous avons mis tant de soin à faire pousser. Tour de passe-passe d’éleveur-naisseur … pour le plaisir de nos papilles gustatives.

 

 Biodiversité : nouveaux arrivants

Les hirondelles sont arrivées à la ferme. J’espérais, sans trop y croire, ces nouvelles venues. Elles n’ont pas réussi à nicher dans la bergerie, mais les fers usagés de nos chevaux seront en place pour le printemps prochain, et serviront de supports à leurs nids. Les hirondelles ont vu leur population baisser terriblement, en partie parce que les bergeries et autres granges se ferment, et parce que les pesticides ont raison de leur unique source de nourriture : les insectes. Les mouches qui pullulent dans la bergerie au printemps les raviront ! et l’eau mise à disposition dans les abreuvoirs règle ce problème crucial dans notre région. Nous croisons les doigts.

Nous avons vu aussi un très bel oiseau s’installer dans nos garrigues : le traquet oreillard, un passereau lié aux milieux ouverts et insectivores. Cet oiseau est classé en danger. Pour mieux le connaître :

http://gorperpignan.pagesperso-orange.fr/esp-remarquables/traquet_oreillard.htm

Citons enfin le coucou-geai, joli oiseau coloré qui, en bon coucou, installe ses œufs dans le nid des autres, mais sans détruire les autres œufs ou les poussins.

 

Bergère d’opérette

Un livreur de foin de Crau passe au printemps. Nous parlons de choses et d’autres, les nouvelles de ceux que nous connaissons, le métier, les bêtes. Il se lance dans une dithyrambique description du travail des bergers d’avant, les vrais, ceux qui transhumaient à pied et ne quittaient pas leurs chaussures de quinze jours, qui dormaient dans la neige enroulés dans leur manteau, à qui rien ne faisaient peur, surtout pas l’effort. Ce n’est pas comme maintenant, avec tous ces jeunes qui rentrent chez eux, qui montent à l’estive en quad, ces bergers d’opérette. Je me sens un peu concernée par la remarque. Il ne semble se douter de rien, nous recommençons à décharger les balles de trente kilos que j’ai du mal à soulever à partir de la vingtième. Il faut les ranger sur quatre rangs en hauteur. Je n’y arrive pas. Pas aussi longtemps que nécessaire. Heureusement, il y a de l’aide ces jours-là. Bergère d’opérette ? Bruno, lui, passe souvent à la ferme pour suivre notre gestion des Patous, en toutes saisons. Un jour, il nous baptise « les forçats de la garrigue ». Le vent froid que nous apprivoisons avec peine, saison après saison, l’impressionne. Mais voilà une autre rencontre : un jeune berger nous raconte. Il a travaillé sans relâche pendant sept mois, trayant parfois seul les six cents brebis, matin et soir, fabriquant le fromage et gardant le troupeau de une à huit heures du soir. Une fois les tendinites et le panaris passés, il a pu mieux profiter des cinq heures de sommeil qui lui étaient laissées. C’était en … 2011, pas si vieux ! Celui-là, il mérite la médaille des anciens.

 

Prochaine livraison de viande d’agneau : 21 et 22 octobre

Elle aura lieu à Toulouse, dans le Gers, à Lézignan et à Albas. Pour celles et ceux qui ont déjà réservé, je maintiens la commande sauf avis contraire. Colis de 7 à 9 kg environ, sous-vide, au tarif de 12€50 le kg. La viande sous-vide se conserve 15 jours au frigo et se congèle très bien. N’oubliez pas de préciser si vous souhaitez que l’épaule et le gigot soient tranché(e/s) ou entier(e/s) au choix. Merci de réserver votre caissette au 04 68 45 72 97 ou par mail : belle.garrigue.florence@gmail.com. Les heures et lieux précis de livraison vous seront communiqués rapidement après votre réservation.

 La tonte

Première tonte, un jour de mai. Le troupeau est tenu serré dans la bergerie, pour que la chaleur amollisse le suint et fasse la laine facile. Une par une, elles sont attrapées et livrées assises à l’homme de l’art. Le tondeur déshabille la brebis, très ras, et toute blanche. Un côté puis l’autre, la laine tombe, sale. Lui, plié en deux, penché sur elle, à grands gestes réguliers et rapides, tête coincée sous le bras gauche, appuyée sur son ventre, collée au sol et maintenue par une oreille. Les gestes s’enchaînent exactement dans le même ordre. Il y a toujours un moment où la brebis se débat, puis s’abandonne, rien ne sert de crier, soixante-dix kilos parfois, qu’il faut soulever, faire pivoter puis recoucher sans violence. Il la malaxe, en fait de la pâte à modeler, elle semble soudain faite d’une gomme homogène. Moi qui ai du mal à asseoir les plus lourdes … Elle se relève finalement, on la dirait déflorée, un peu piteuse, étonnée et étourdie de ce qui vient de lui arriver.

On jette la laine par-dessus bord, de l’autre côté des mangeoires. Les béliers grattent un peu et se couchent sur le tas de toisons odorantes et confortables. Jolis coussins en effet.

Je m’y essaye. La tondeuse métallique est lourde. C’est pas terrible ce que je fais. Il reste de grandes lignes de laine revêche sur le dos. Pour asseoir la brebis et la retourner sans lâcher la tondeuse, je fais des efforts inutiles. Surtout ne pas couper la vulve ou le pis avec l’appareil tranchant. La brebis c’est ça. Une matrice, un appareil reproducteur, ça à pleines mains, un pis que l’on palpe, évalue, et une vulve que l’on surveille, sans détour, couleur, dimension, lors des chaleurs et avant la mise bas. Ne pas couper, surtout. Sexualité industrieuse, omniprésente. Attendrissante aussi.

 Je garderai de cette unique brebis tondue une douloureuse courbature en ligne droite tout le long de l’avant-bras pendant cinq jours. Le tondeur professionnel qui vient chez nous (un ex-champion de France) tond vingt mille brebis en quatre mois. UN métier, c’est un métier.

9 septembre 2011

 La météo annonce 29°C en fin de matinée, il faut démarrer tôt ce matin. Dès que la température atteint 24 à 25°C, les brebis ne mangent plus et chôment, groupées en rond, têtes à l’abri des insectes sous les pattes les unes des autres. Départ à 5 h 30. Je suis un peu inquiète, car il s’agit de changer de pâturage et tout le troupeau doit prendre la bonne direction dès le départ. Nous quittons ce plateau jusqu’à l’année prochaine. Il fait nuit noire. Je dois aller chercher le troupeau dans le parc, sous les pins. Elles ont entendu mon appel répété et des centaines d’yeux luisants m’attendent, braqués sur la petite lumière de ma lampe frontale. C’est très joli, cette assemblée de lucioles groupées par deux. Elles me suivent sagement, je me fie aux cloches qui se mettent en route gentiment dans mon dos. Je comprends que nous n’oublions personne au silence que nous laissons derrière nous : pas de bêlement inquiet qui trouble le parc abandonné. Des milliers d’étoiles nous accompagnent, mais on n’y voit vraiment pas grand-chose. Au bout du chemin, je pars à droite vers la vigne arrachée. Puis j’entreprends d’attirer le troupeau vers le passage girobroyé. Ça ne marche pas, elles filent tout droit. Il ne me reste qu’à repasser devant pour prendre la prochaine à gauche. Cette ligne noire griffonnée, c’est la garrigue, au-dessus, c’est le ciel à peine plus clair, et sous mes pieds, du caillou qui rend la marche difficile. Je n’aime pas cette parcelle, il y traîne des fils de fer. Je tourne au bout à gauche et appelle, appelle. Deux, trois brebis m’emboîtent le pas, puis un petit groupe d’une vingtaine de bêtes. Je crains un moment que le reste ne passe à droite de la bergerie en ruine. Ce serait vraiment le bazar, il y a des vignes en contrebas, et aucun moyen de faire demi-tour. On ne retourne pas un troupeau comme ça, surtout dans un chemin étroit. Mais non, tout doucement, elles arrivent, tout en broutant. Elles sont d’accord cette fois. Mes pas trouvent tous seuls le petit passage qui traverse la haie dense de buis et de cades, et du haut d’un muret je surveille la suite. Le troupeau glisse soyeusement dans mon dos. Elles sont toutes là, sauf une que je repère à ses yeux-lucioles, enfoncée dans un fourré. C’est trop loin pour envoyer la chienne, elle risque de l’effaroucher et de lui faire prendre la direction opposée au reste du troupeau. J’attends. J’appelle les chèvres non loin d’elle, qui me répondent de leurs voix aigrelettes. Ça y est, elle s’est libérée et court, une masse à peine grise qui passe à vingt mètres devant moi. Nous sommes au complet.

Cent mètres plus loin, je trouve Oreille Cassée, une des vieilles meneuses. Elle a l’air un peu perdue. En plus de cette oreille racornie, elle perd un peu l’ouïe. Elle porte un des redons, une des trois grosses cloches au son grave, impossible de la perdre. Elle semble contente de me voir, une petite caresse sur la tête, et nous rejoignons le troupeau toutes les trois, avec Cade, la chienne.

La nuit, les brebis restent plus groupées que le jour, comportement de proie inscrit profondément dans les mémoires. Les voilà qui mangent là où d’habitude elles filent vers les pâturages plus herbeux du vallon. Tant mieux. Rassérénée, mes angoisses envolées, je profite pleinement de cette fin de nuit odorante, silencieuse, secrète.

 

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